A-t-on le droit de critiquer Freud et la psychanalyse ?
paru dans Seine et Danube, 2005 ; N°5, pp.129 sq.
Revue de littérature, critique littéraire et philosophie, éditions Paris-Méditerranée.
François Aubral enseigne la Philosophie à la Sorbonne]
Avez-vous lu Bénesteau ?
Bénes… qui ? Bénes… quoi ? Bénesteau. Rares sont ceux qui en France ont entendu ce nom. Je l’ignorais comme les autres. Je dois la lecture récente de ’’Mensonges freudiens, histoire d'une désinformation séculaire’’ (Ed. Mardaga, Belgique) à l’heureux effet de convergence de deux amitiés. Un tel titre ne m’invitait guère à aller plus loin, d’autant que l’air sombre du portrait de Freud sur la couverture me semblait dissuasif. Un bouquin de plus contre Freud ! Le genre est usé jusqu’à la corde. Pas une saison sans son nouveau libelle pour mettre à mal celui qui nous a ouvert les portes de l’inconscient et du sexe.
Vous ne lirez donc pas ici un article sur un livre dont le titre exact est Mensonges freudiens : Histoire d’une désinformation séculaire. Il est trop tard, en France, pour rendre compte d’un ouvrage dont la publication remonte à deux ans, que l’on n’a quasiment pas vu en librairie et dont aucun organe de la presse littéraire n’a signalé l’existence ni évalué le contenu. Il ne peut s’agir que d’un livre mort-né, autant dire d’un méchant livre. N’en déplaise à l’amitié, « Mensonges » passe mal. Est-ce avec de la petite morale que l’on évalue le génie d’un savant et d’un médecin de la pointure de Sigmund Freud ? La démarche a bien des chances de s’inscrire dans le cadre d’une neutralité, non plus bienveillante comme celle que les psychanalystes souhaitent accorder à leurs analysants, mais franchement malveillante, voire empreinte des relents nauséabonds de ce que Nietzsche aurait appelé du ressentiment. D’ailleurs, la psychanalyse elle-même ne nous a-t-elle pas mis en garde contre ces phénomènes de « résistance », si bien repérés et analysés qui font prendre la plume ou dire n’importe quoi aux névrosés ?
Je viens donc de lire le livre de Bénesteau, plusieurs fois et vous invite à faire de même, pour la simple raison que l’on doit au moins la lecture à un ouvrage dont le sérieux et l’érudition historique ne peuvent être mis en doute sans mauvaise foi. Après, libre à chacun d’interpréter, juger, évaluer, approuver, rester sceptique, condamner et jeter aux oubliettes. Mais en la circonstance, le refus de lecture, par principe, me semble inadmissible parce que l’ouvrage de Bénesteau ne fait pas partie de ces livres résistance à Freud, de ces brûlots pathologiques que nous venons d’évoquer.
N’attendez pas de moi un résumé, même allusif, de cet ouvrage que vous devez lire, toutes affaires cessantes, mais quelques remarques subjectives, moi qui pensais depuis longtemps : va pour Lacan mais Freud, une valeur patrimoniale à vénérer comme Descartes ou Spinoza. Je n’avais depuis longtemps plus grand chose à apprendre sur les bouffonneries carnavalesques et drolatiques, les impostures et la malhonnêteté de Lacan et de la horde de ses disciples aujourd’hui lacanoïdes dissociés tout juste bons à éructer quelques petits « a, a, a » devant leur miroir brisé, à propos de tout et n’importe quoi à la télé, dans les journaux et même dans des livres. François Roustang n’avait-il pas écrit Un destin si funeste (1976) et François George la somme théorique et critique qui fait aujourd’hui autorité chez les honnêtes gens sous le titre fameux : l’Effet’Yau de poêle de Lacan et des lacaniens (1979).
La lecture de Bénesteau ne sera jamais ennuyeuse, elle aura même parfois un petit côté aventure à énigme, suspense et surprise dans un style enlevé, agréable, alerte, clair et précis au service d’une érudition à couper le souffle du sorbonnard le plus aigri. Roman… Si cela pouvait être vrai ! Il s’agit en réalité d’un travail qui répond aux exigences les plus hautes de ce que l’on est en droit d’attendre d’un véritable historien qui sait ce qu’est une enquête, qui passe des nuits à collecter ses sources et qui ne parle que faits et preuves à l’appui. Ce travail est titanesque : 1104 notes renvoient aux sources allemandes, anglaises et françaises, une bibliographie de 733 références, un fort opportun index des personnages, pour un livre de 400 pages. Érudition irréprochable et texte jamais jargonnant, toujours limpide avec ce qu’il faut, qui s’en plaindrait, d’humour et d’ironie. Un livre haut en couleurs. On lit avec plaisir, ce qui est rare en matière de livres historiques exemplairement documentés. Les détracteurs de Bénesteau diront pour balayer l’ensemble d’un revers de main méprisant : « mais tout cela nous le savions, pensez aux ouvrages de x, y ou z ». Ils ont souvent raison et d’ailleurs Bénesteau leur facilite la tâche qui cite sans hésiter ses prédécesseurs en matière d’épopée freudienne. Mais, voyez-vous, pour un « honnête homme » comme moi, trouver, en un seul ouvrage, des éléments éparpillés, écrits en différentes langues que seuls les spécialistes connaissent, regroupés, facilite grandement la possibilité d’appréhender l’ensemble du processus freudien.
Je sens que vous me lisez avec un sourire amusé, presque condescendant comme lorsque vous voyez un enfant découvrir un nouveau jouet : je m’emporte, pensez-vous, un mouvement passionnel m’aveugle. À vous de juger, mais si c’était le cas, ce serait une raison de plus de lire ce livre qui, à tout le moins, quelle que soit l’approche que l’on souhaite lui réserver, mérite le respect, pour moi l’admiration, et demande, si l’on veut le critiquer, que l’on se situe à son niveau en matière d’appréhension des faits, —Bachelard ne disait-il pas « les fait sont faits »—, et de rigueur intellectuelle.
Le premier fait qui me pousse à écrire ces lignes est réel, trop réel : je sais de bonne source que quatorze éditeurs français qui ont lu le manuscrit de Bénesteau n’ont pas souhaité le publier et qu’après publication en Belgique, dans la collection dirigée par Marc Richelle chez l’éditeur Mardaga, personne n’a daigné en France faire écho à ce livre dans les feuilles littéraires de la grande presse dont c’est le métier ! Il y a là l’indice d’un vrai problème qui mérite réflexion.
La psychanalyse, qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, fait partie de l’imaginaire de notre époque, ce dont le langage est le meilleur témoin. Qui n’utilise pas couramment : lapsus, actes manqués, censure, refoulé, complexe, Œdipe, pulsion, libido, fantasme, psychanalyse ? Ceux qui sont allés un peu plus loin ont retenu quelques éléments de théorie, classiques de l’enseignement de la philosophie en classe terminale. On parle alors de ça, moi, surmoi, des stades de l’enfance, de castration, de principe de plaisir et de principe de réalité. Des « musts » académiques pour faire antithèse aux cours sur la souveraineté du « je pense » cartésien et sur la morale de Kant. Enfin de quoi intéresser les lycéennes et les lycéens en leur parlant de désir, de sexe, de fous et de rêves ! Mais qui dépasse ce savoir minimal trop souvent présenté comme une vulgate ? Qui s’interroge en profondeur sur les circonstances dans lesquelles les contenus basiques de la psychanalyse ont été découverts, imaginés, créés, fantasmés ou démontrés par Freud et ses disciples ? Que s’est-il vraiment passé dans les années constitutives de la psychanalyse, à partir de quelles expériences réelles est-elle née ? On se limite trop souvent, même chez les gens du milieu, à une présentation positiviste de la psychanalyse transformée en un ensemble figé de vérités sur la psyché, comme s’il s’agissait d’une science naturelle de l’âme. Le livre de Bénesteau rassemble un ensemble d’informations toujours de première main fondées sur les meilleures sources, textes, lettres et commentaires qui ont fait date. De ce simple point de vue, ce livre devrait être chaleureusement recommandé.
Mais il y a mieux et de quoi intéresser les spécialistes eux-mêmes : outre la mise en évidence d’un ensemble de faits, épars et difficiles à rassembler, une considération du plus haut intérêt accordée à tout ce qui se trouve savamment occulté et dissimulé, voire purement et simplement ignoré ou nié, et qui relève de la désinformation qui gangrène nos démocraties. Le livre prend alors sa véritable envergure qui se fonde sur le principe que la psychanalyse doit se soumettre, comme tout autre domaine culturel, au regard pointu et exigeant de l’historien et que tout a un sens y compris les errements qui permettent de mieux comprendre la genèse et la nature du projet freudien. Quelle avancée scientifique peut atteindre son but, sans passer par des chemins de traverse, rencontrer des impasses, faire des demi-tours, se fourvoyer et réorienter ses perspectives ?
Qui souhaite apprécier l’œuvre de Freud et la psychanalyse a le choix entre différentes méthodes d’approche dont chacune éclairera l’un des aspects différents de cette question complexe et difficile à saisir, si l’on se refuse à la caricaturer. On peut aborder la psychanalyse du point de vue épistémologique comme Grünbaum, Cioffi et bien d’autres, auxquels j’ajouterai les auteurs dont la teneur du propos relève de la philosophie : Wittgenstein, lu par Bouveresse, Deleuze, Derrida… Mais on peut aussi adopter une démarche historique comme l’ont fait de nombreux exégètes, Ellenberger, Sulloway… Bénesteau a fait ce choix, c’est sur ce terrain qu’il convient d’évaluer son travail.
Point fort chez Bénesteau : la prise en compte de ses prédécesseurs et des sources freudiennes, et le respect des exigences de la méthode historique la plus rigoureuse. Aucun document n’est négligeable pour Bénesteau. Quel historien lui en ferait reproche ? Mais, documents et faits sont nécessairement sujets à interprétation. Quel psychanalyste s’en plaindrait ? Et se pose alors une vraie question : l’histoire de la psychanalyse est-elle en mesure d’intervenir sur sa valeur théorique, philosophique ou médicale ? Bénesteau apporte une contribution précieuse sur ce terrain. Il n’est jamais dogmatique et fournit des arguments pour la critique, y compris celle de ses éventuels contradicteurs.
J’affirme que, même en matière de psychanalyse, le droit de penser, de critiquer et de philosopher par soi et pour soi appartient à tout honnête homme et a fortiori à qui a des prétentions scientifiques. Qui n’est ni psychanalyste, ni psychothérapeute, ni psychanalysé, ni médecin a le droit, à propos de la psychanalyse, que les protestants ont revendiqué pour la lecture des textes sacrés, le droit d’examen et la liberté d’interprétation. La France n’a aucune raison de mépriser ce droit, seul pays où cette pratique, cette théorie de l’inconscient, cette thérapie, cette herméneutique, cet art, à vous de choisir, rencontre encore de nombreux partisans alors que, presque partout ailleurs dans le monde, elle a pour ainsi dire disparu ou est en voie de disparition.
Or, le moins que l’on puisse dire est que Freud, sa famille et ses disciples ne nous facilitent pas la tâche. Leur véritable « embargo sur archives » prend tour à tour la forme de destructions systématiques, concertées et organisées de documents, de censure de toutes natures, coupes, réécriture et instaure un véritable imprimatur pour barrer l’accès à bon nombre de textes fondamentaux qui restent la propriété exclusive de quelques intimes du maître, Anna Freud jouant un rôle emblématique en la matière. Une telle situation laisse bêtement planer l’idée qu’il y aurait des choses à cacher et que l’exercice du double langage a force d’autorité. Inquiétant dans un domaine qui entend explorer les clartés et les ténèbres de l’âme !
Un écrivain a le droit de détruire les manuscrits, brouillons ou documents qu’il ne souhaite pas laisser à la postérité. Mais cela n’induit pas que les implications humaines, confraternelles, professionnelles, amicales, familiales et institutionnelles qui ont présidé à l’invention de la psychanalyse doivent être soustraites volontairement au regard de l’historien et réservées à quelques initiés du premier cercle. La psychanalyse ne dispose d’aucun argument sérieux pour s’autoriser à dissimuler les faits et les documents indispensables à l’investigation historique. D’autant plus que pour comprendre de l’intérieur sa genèse, en gros ce qui s’est passé dans les quinze dernières années du 19ème siècle, ainsi que son développement, il importe de disposer librement de tous les éléments, ne serait-ce que pour relativiser ceux qui s’avèrent conjoncturels et valoriser ceux qui sont constitutifs. Le lecteur se fera par lui-même son opinion sur les opérations de désinformation, de propagande et d’hagiographie propre à l’entreprise freudienne : un nombre significatif de documents n’est pas à la disposition des chercheurs. Certains ne pourront être lus qu’en 2113 quand plus personne n’éprouvera le moindre désir de s’intéresser à eux, le cadavre de la psychanalyse étant refroidi depuis longtemps. Quant aux rapports affectifs et psychanalytiques entre les protagonistes de la geste freudienne, dont les principaux sont analysés dans le livre de Bénesteau, il faudrait, pour décider que leurs incidences relèvent de la petite histoire, nourrir un considérable mépris pour les investissements affectifs présents dans toute recherche, position pour le moins surprenante de la part de psychanalystes.
Je me dispense de citer la mine de renseignements mise à la disposition du lecteur, telle cette « histoire grotesque et sérieuse des lettres à Fliess », le passage par l’hypnose, la suggestion, la cocaïne ou l’occultisme dont seuls quelques spécialistes sont en mesure d’apprécier les conséquences. Puisque je m’interdis de résumer l’ouvrage de Bénesteau qui révèle bien des surprises, je vais évoquer en détail une de ses analyses pour mettre l’eau à la bouche de mon lecteur et lui faire sentir les enjeux du livre au moyen d’un exemple. Le mieux est d’aller sur un terrain familier. Nous avons tous entendu l’histoire de quelques patients célèbres de Freud que l’on nous a présentés comme illustration à la fois de la théorie freudienne et de sa pertinence, puisque l’on nous a dit qu’ils avaient tous été guéris. Une théorie qui explique la psyché et s’avère une thérapie efficace : que demander de plus ? Vous connaissez tous ces héros, je ne pense ni à Œdipe, ni à Barbe Bleue mais à Dora, au Petit Hans, à l’Homme aux rats, au Président Schreber et à l’Homme aux loups, ces belles histoires de guérisons miraculeuses de notre adolescence.
Intéressons-nous à l’homme aux loups. Tout ce que j’écris à ce propos procède directement de Bénesteau qui voudra bien m’excuser si j’oublie les guillemets et pour accélérer le mouvement les notes nombreuses et toutes incontestables. Mais au préalable, qu’en est-il de la vulgate psychanalytique officielle ? Dans un récent dossier publié par Le Nouvel Observateur, intitulé « La psychanalyse en procès », Alain de Mijolla, « psychiatre, membre de la société psychanalytique de Paris et président-fondateur de l’Association internationale d’Histoire de la Psychanalyse », après un article historique et philosophiquement intéressant sur la question « Freud est-il l’inventeur de l’inconscient ? », écrit tout au long du dossier des encadrés pédagogiques pour rafraîchir la mémoire des lecteurs sur « les grands textes de Freud ». À propos de « Extraits de l’histoire d’une névrose infantile (l’homme aux loups) » (1918) sa note commence par cette phrase : « Freud présente ici le récit du succès thérapeutique obtenu par la psychanalyse chez un patient d’origine russe, âgé de 23 ans, jugé jusqu’alors incurable. » Voici donc une vérité de fait, en la circonstance : « le récit d’un succès thérapeutique ».
Lisons maintenant Bénesteau sur la question. Comment raconte-il l’histoire de l’Homme aux loups, der Wolfsmann ? J’ai choisi cet homme parce qu’il mérite d’inscrire son nom, Serguèï Constantinovitch Pankejeff, dans le livre des records : « Il fut suivi pendant 70 ans, par dix psychanalystes qui se sont relayés jusqu’à sa mort en 1979 à l’âge canonique de 92 ans. » C’était un « aristocrate russe très fortuné souffrant de troubles dépressifs compliqués ». Il consulta donc, dès 1905, des sommités psychiatriques à Berlin, Saint Pétersbourg, Munich et à nouveau Berlin. « Après avoir vainement tenté de l’analyser en 1909, Leonid Drosnès, médecin d’Odessa, convoya l’illustre et malheureux patient, 19 Berggasse, en février 1910 », chez Freud. Le fondateur de la psychanalyse, par déontologie personnelle, j’ose l’espérer, mais aussi pour valoriser sa nouvelle thérapie, se devait d’accorder une attention particulière à la guérison d’un patient aussi puissant et illustre.
Bénesteau : « La première analyse se déroula de février 1910 à juillet 1914, six jours par semaine, pendant quatre ans et demi, soit durant plus de 700 heures. Quelques jours après l’attentat de Sarajevo, Freud le déclara guéri. Mais deux rechutes successives nécessiteront une autre “tranche” pendant l’hiver 1919-1920, afin de “liquider un morceau de transfert”. » Pour reprendre l’homme aux loups sur le divan, Freud, qui manquait de place, mit brutalement fin à l’analyse d’Hélène Deutsch, la renvoya, et celle-ci présenta alors une dépression pour la première fois de sa vie.
Freud put heureusement guérir à nouveau son malade. Mais quelque temps plus tard l’état psychologique de Pankejeff se retrouva pire qu’au départ. Le Professeur confia alors son patient difficile à Ruth Mack-Brunswick, plus jeune, plus perturbée que lui et encore en analyse à ce moment avec Freud. Mack-Brunswick, après avoir constaté que l’homme aux loups avait été deux fois guéri de sa névrose, considéra qu’« il était devenu psychotique et paranoïaque, ce que Freud aurait ignoré ! La troisième analyse intensive va l’en guérir en plusieurs mois, de 1926 à 1927. Comme le dira Pankejeff : “vous le voyez, Mme Mack a fait un diagnostic erroné, et par ce diagnostic erroné elle m’a guéri.” » Mais les rechutes ne se firent pas attendre et Ruth Mack-Brunswick dut réintervenir jusqu’en 1938. « Après la seconde guerre mondiale, plusieurs analystes vont encore se succéder sans relâche. L’un d’entre eux, Kust Eissler, psychanalysa der Wolfsmann pendant plusieurs semaines, quotidiennement, chaque été de 1956 jusqu’à la mort du malade en 1979, et enregistra consciencieusement son témoignage. Car Eissler, dira Pankejeff, “pense qu’il faut suivre le patient jusqu’à son dernier soupir… Quand on en attrape un comme moi… Il faut l’examiner jusqu’au bout.” Et d’ajouter : “avec lui je ne progresse pas… à son avis, je ne me conforme pas à ce que Freud a dit.” Il trouvera cependant Kurt Eissler “assez intelligent”, mais, en y réfléchissant bien, il ajoutera que, finalement, “non, c’est un psychanalyste orthodoxe, et là l’intelligence ne sert à rien, ceux-là sont obtus.” » Quel joli cas que l’on aimerait approfondir. Mais commence alors la course d’obstacles.
Sur ce qui s’est passé réellement, on a bien tenté de dissimuler l’information, comme d’habitude, et par différents procédés. De tous les cas cliniques de Freud, der Wolfsmann est de loin le plus étudié dans le monde et celui sur lequel on a le plus publié. Mais les éléments qu’il reste à éditer dépassent très nettement ce qui a paru sur ce malade. Il manque : le deuxième rapport de Ruth Mack-Brunswick (le premier a été édité en 1929 puis par Gardiner en 1971), un examen psychologique réalisé en deux jours par Frederick Weil en août 1955, les 180 bandes magnétiques de ses entretiens étendus sur quinze années avec son analyste Kurt Eissler, sa correspondance avec Sigmund Freud, Muriel Gardiner, Eissler, Marie Bonaparte, Ernst Kris, Richard Sterba, et peut-être Ernest Jones. Sans doute les trouvera-t-on dans les trente containers scellés — interdits de consultation dans la section réservée aux manuscrits de la bibliothèque du Congrès à Washington.
De son côté, la psychanalyste Muriel Gardiner publia en 1971 un récit partiel de Mack-Brunswick, les mémoires de Wolfsmann, dont elle censura plusieurs des parties essentielles. Car l’homme aux loups devait apparaître, dans un recueil définitif des vérités absolues, comme un vieillard heureux sauvé par la psychanalyse. Mais pour garder un patient aussi emblématique et surtout s’assurer de son silence, il fut décidé à partir de 1960 d’octroyer à l’homme aux loups ruiné par la révolution bolchevique une pension de 1000 dollars par mois sur les fonds des Archives Freud en échange d’une interdiction de parler en public sans l’accord des analystes officiels qui le dissuadèrent d’émigrer aux États-Unis ! Le brillant homme aux loups, littéralement captif, analysant à qui l’on interdisait la parole et que l’on analysait gratuitement, a faussé compagnie à ses cerbères et, à 87 ans, s’est confié, après six mois de laborieuses négociations, à une journaliste autrichienne, Karin Obholzer. D’où il ressort que l’homme aux loups n’a jamais été guéri, lui qui déclare sans la moindre ambiguïté : « toute l’affaire me fait l’effet d’une catastrophe. Je me trouve dans le même état qu’avant d’entrer en traitement chez Freud. [...] C’est ainsi qu’au lieu de me faire du bien, les psychanalystes m’ont fait du mal. »
Ne nous amusons pas trop longtemps sur cette affaire de loups qui en fait étaient des chiens, comme le vautour de Léonard, un milan, liberté d’interprétation dont Meyer Schapiro et Daniel Arasse ont montré les conséquences esthétiques désastreuses. Qu’il est facile de psychanalyser les morts avec pour seuls documents réels les fantasmes de l’analyste ! Mais n’oublions pas que ces loups étaient blancs, comme les sous-vêtements des parents de l’enfant qui les a dessinés. Loups à queue phallique, et allons-y pour l’angoisse de castration et une scène primitive traumatisante irréelle : scène où bébé vit papa et maman au travail dans un « coïtus a tergo more ferarum, une copulation sauvage en position de quadrupèdes comme des loups trois fois de suite dans la demi-heure ». Tentez de visualiser la scène, nous parlons d’analyse, d’interprétation et de thérapie : aussi impossible que de se représenter certaines constructions imaginaires sadiennes ! De plus, excusez du peu, trois assauts en une demi-heure dans une pareille position : même Catherine Millet avec un orang-outan aurait lâché prise ! Pauvre Homme aux loups ! Et pauvres Dora, Petit Hans, Homme aux rats, et Président Schreber, comme tous les autres, tous plus mal après psychanalyse qu’avant. Quant à Marie Bonaparte, lisez vous-même, c’est croustillant ! Vraiment la thérapie freudienne s’avère une imposture médicale : jamais personne n’a obtenu de guérison, ni d’amélioration tangible et incontestable avec ce type de cure. On ne sait si l’on a envie de rire ou de pleurer. Contentons-nous avec bonne humeur de dire que c’est drôle comme ce qu’entre autres Bénesteau écrit sur Bruno Bettelheim. Sa Psychanalyse des contes de fées, un plagiat éhonté d’un livre de Julius Heuscher, son brillant curriculum vitae, un tissus de fabulations et ses prétendus succès thérapeutiques auprès des enfants une immense désinformation !
Ignoré par la presse littéraire française, sinon friande de tout ce qui touche à la psychanalyse, le livre de Bénesteau a fait l’objet d’un article de Béatrice Vuaille dans Le Quotidien du médecin du 13 mai 2003 : « Jacques Bénesteau a accompli un travail de titan en conduisant une enquête historique, seul moyen capable de démonter les mécanismes de la désinformation qui a prévalu et prévaut toujours, selon lui, pour véhiculer la légende de l’inventeur de l’inconscient. » Le magazine La Recherche fit de l’ouvrage son livre du mois en décembre 2002 et l’honora d’un article de Mathias Pessiglione. La revue Synapse publia pour sa part en 2003 un article du psychiatre Christophe André qui s’offre le plaisir de citer Cioran : « La psychanalyse est utile : elle prouve qu’on peut avancer n’importe quoi, et qu’il y aura toujours assez de gens pour avaler cela. Une usine à divagations. Jamais on n’a vu une telle facilité d’hypothèse… ». Et pour la France, c’est tout, alors qu’en dehors de l’hexagone, cet ostracisme n’existe pas : on y lit, apprécie et critique Bénesteau. Cas bizarre d’exception française ! Ce n’est pas faire preuve d’un pro-américanisme abusif que de remarquer qu’aux États-Unis et dans les milieux scientifiques les plus respectables, Bénesteau reçoit l’accueil qu’il mérite. J’illustre ce propos en rappelant que le professeur Robert Wilcocks de l’Université d’Alberta a prononcé une conférence intitulée « L’escroquerie du siècle » à l’Alliance Française d’Edmonton, le 13 février 2003, pour faire partager son enthousiasme pour le livre de Bénesteau : « Dans son dernier chapitre, il [Bénesteau] cite l’admirable conclusion de Frederick Crews : “[ainsi] pas à pas, nous apprenons que Freud a été le personnage le plus surévalué de toute l’histoire des sciences et de la médecine — celui qui a causé d’immenses dégâts par la propagation de fausses étiologies, de diagnostics erronés et de méthodes d’étude stériles.” Bénesteau, en clinicien honnête, ne peut accepter ce qui se passe en France de nos jours comme élément essentiel de l’enseignement psychiatrique dans les écoles de médecine. Il voit la nullité intellectuelle et médicale de ce qui est enseigné et, pis encore, il voit la désinformation — tant lacanienne que freudienne — à l’œuvre dans les cours où ce qui est enseigné dans les Facultés est, effectivement, une façon de NE PAS PENSER. »
Et, miracle : le livre de Bénesteau reçoit le premier prix de la Société française d’histoire de la médecine (SFHM) à l’unanimité en mars 2003. La grande presse n’a pas profité de cette distinction pour réparer son silence qui devient de plus en plus assourdissant et suspect.
Élisabeth Roudinesco, jouant son rôle d’historienne de la psychanalyse, a tenu à cette occasion à se faire entendre, ce dont on ne peut que la féliciter. Elle a en effet adressé une lettre au docteur Alain Ségal, président de la SFHM, reproduite dans le Journal de Nervure de septembre 2003. Après avoir décliné ses titres : « directeur de recherches au département d’histoire de l’Université de Paris VII, vice-présidente de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP) et membre de la Société française d’histoire de la médecine (SFHM) », société qui vient de décerner le prix, elle attaque. Elle a raison, le tout est de savoir comment.
« Cher ami, Je viens d’apprendre avec stupéfaction que notre société a attribué son prix annuel, à l’unanimité des membres du jury, à un ouvrage de Jacques Bénesteau : Mensonges freudiens. »
Dans cette lettre, notre honorable dame voit en la personne de Thierry Meyssan, auteur de L’effroyable imposture (Carnot, 2002), quelqu’un qui « s’est illustré récemment par la publication d’un best-seller qui nie l’existence des attaques terroristes sur le Pentagone en les assimilant à une rumeur née d’un complot américain », ce qui est parfaitement exact. Et d’affirmer comme s’il s’agissait d’une conséquence logique que cet épouvantable auteur est « un héritier » de Bénesteau ! Là, Madame, vous perdez votre sang-froid et vous livrez à un type d’amalgame insensé qui ruine vos propos toujours étrangers à une analyse des faits historiques ou à une argumentation minimale. Soyons bon prince et considérons qu’il ne s’agissait que d’un mouvement de colère acceptable dans une lettre à un ami. Mais force est de constater qu’il n’en est rien lorsque vous revenez à la charge dans la revue Les Temps Modernes, n°657, avril-mai-juin 2004 avec un article consacré à Bénesteau dont le titre, « Le Club de l’Horloge et la psychanalyse : chronique d’un antisémitisme masqué », me semble, pour parler direct, hallucinant, haineux et rigoureusement faux. Les bras m’en tombent. Mais que vous arrive-t-il Madame ? A-t-on le droit de critiquer Freud et la psychanalyse sans se voir immédiatement marqué du sceau de l’infamie sans le moindre argument ? Vous maniez à tout va les amalgames, à mes yeux les plus délirants, pour salir Bénesteau que vous n’avez probablement pas les moyens intellectuels de critiquer à la loyale. Rien ne vous arrête : Bénesteau et le pauvre Garaudy, même combat, amalgame infâme ; vous allez jusqu’à écrire : « la psychanalyse n’a inventé ni goulag ni génocide ». Dont acte, mais Bénesteau non plus. Je mets au défi tout lecteur honnête de trouver dans son livre le moindre fondement aux amalgames injurieux que vous faites à son propos. Que Bénesteau vous reste sur l’estomac et provoque en vous des accès de fureur, c’est compréhensible et naturel. Mais que votre réaction se situe à un niveau qui déshonore votre travail d’historienne pour lequel je vous devais un peu de respect, me semble largement dépasser l’entendement. Permettez-moi, Madame, de me livrer à une simple explication de texte pour que mon lecteur apprécie vos méthodes et le type de logique que vous pratiquez. Vous écrivez : « l’auteur des Mensonges affirme qu’il n’existait aucun antisémitisme à Vienne “entre la fin du XIXè et l’Anschluss” (en note Jacques Bénesteau, op. cit., p. 190) puisque (je cite), plus de la moitié des médecins et des avocats étaient juifs et que la plupart des banques et la quasi-totalité de la presse étaient contrôlées par des Juifs. » Pour ma part, je comprends que, selon vous, Bénesteau affirme qu’entre 1880 et 1938, il n’y a pas d’antisémitisme à Vienne. Devant l’énormité d’une si ignoble affirmation, je ne peux que vous approuver. Mais si rien dans le livre, absolument rien, n’autorisait de telles allégations, permettez-moi alors de rêver et de délirer devant vous qui êtes détentrice de la science de l’interprétation : je vois un tribunal et un juge parlant de diffamation grave et juridiquement constituée ! J’avance donc quelques courtes remarques. Les seuls mots que vous attribuez entre guillemets à Bénesteau « entre la fin du XIXème et l’Anschluss » ne se trouvent pas page 190, ni ailleurs. Quant aux propos, « il n’existe pas d’antisémitisme à Vienne », ils sont de vous, résumant frauduleusement à mes yeux Bénesteau qui n’a jamais dit cela mais exactement le contraire quand il évoque « les conditions adverses bien troublées » (pp. 190-191). Quant à votre « puisque », il est à vous et fait comme si Bénesteau légitimait les horreurs que vous lui attribuez par la citation qui suit, historiquement exacte (Roazen, Forrester, Hirchmüller), qui est bien de Bénesteau, mais dans un tout autre contexte et pour dire autre chose. Vous le savez d’ailleurs aussi bien que moi et vous vous livrez-là à un très affreux montage qui, je l’espère, un jour sera publiquement démonté. Je vous félicite néanmoins d’avoir eu le courage d’utiliser les moyens qui sont, et Bénesteau nous a amplement informé sur leur nature, propres au rôle que vous jouez à mes yeux aujourd’hui à merveille, celui d’historique douairière de la psychanalyse !
Une fois refermé, ce livre fait partie de ceux qui continuent de travailler dans la tête du lecteur. Il ravive le paradoxe de la psychanalyse : comme thérapie, elle n’a jamais produit la moindre preuve de son efficacité, comme théorie psychique et anthropologique elle brille par son inconsistance. Et pourtant elle est au cœur de l’histoire artistique, philosophique et humaine du siècle qui vient de s’éteindre. Elle a même pour le meilleur et pour le pire contribué à des transformations décisives dans nos rapports humains et notre vision du monde. L’ouvrage de Bénesteau loin d’être un réquisitoire inquisitorial permet à chacun, grâce à son côté décapant, de faire vibrer autrement l’espace, la bulle, en gros l’hypothèse, de l’inconscient. Ce livre est en train de devenir une référence qui démontre l’invalidité de la thérapie à prétention psychanalytique, qui informe des mœurs repoussantes propres au monde freudien, qui montre que la machine conceptuelle freudienne n’est qu’un moulin à fantasmes et que sa valeur de vérité scientifique relève de l’illusion. Bouveresse, rapportant que Wittgenstein ressentait chez Freud un désir d’« épater le bourgeois », approfondit ce propos en écrivant, s’appuyant sur Sulloway, comme Bénesteau : « ...ce qui est certainement caractéristique de la démarche de Freud est la façon dont il a réussi à créer et à entretenir le mythe du scientifique héroïque qui réussit à imposer des découvertes révolutionnaires en triomphant de formidables préjugés… » comme si « s’opposer à un préjugé comportait déjà une forte présomption de vérité ». Le Freud que l’on nous présente ici, sa psychanalyse et ses disciples ressortent discrédités. Laissons donc tomber le Freud médecin, il est dangereux, le Freud psychologue, il fantasme, et le Freud homme de science, il bricole, sans le moindre résultat.
Cette lecture achevée, je m’interroge, l’esprit songeur. Qu’un homme comme ici Freud perde à ce point les qualités qui ont fait sa réputation sans pour autant me donner envie de nier son génie me fait éprouver un sentiment bizarre. Que tant de grands esprits en dehors de toute préoccupation thérapeutique et pendant un siècle aient valorisé et mis à profit les textes de Freud ne peut laisser indifférent. Y aurait il, par-delà la doctrine freudienne qui n’a finalement réuni qu’un cercle de dévots et d’intrigants autour d’une mystification médicale et philosophique, un merveilleux freudien ? Un quelque chose qui fait que dans notre culture, inconscient, sexualité et enfance s’entendent sur une autre longueur d’onde ? La conscience, horizon indépassable de l’homme, plus jamais comme avant… Nous-nous sentons moins « maître de nous-mêmes comme de l’univers » et éprouvons les limites de notre res cogitans. Il s’agit d’une question de climat culturel, d’orientation de la pensée même si les solutions freudiennes se sont toutes écroulées. Un peu comme si une intention de recherche, une posture de pensée, une visée théorique gardait un intérêt malgré le caractère erroné et faux des conséquences qui en ont été tirées à travers des élucubrations fantasmatiques.
Et si Freud était un grand aventurier capable d’inventer les fables les plus loufoques, de fasciner et d’ensorceler ses lecteurs… Wittgenstein n’écrivait-il pas : « Moi aussi, j’ai été très impressionné lorsque j’ai lu Freud pour la première fois. Il est extraordinaire. —Bien sûr, il est plein d’idées qui ne sont pas nettes, et son charme et le charme de son sujet sont tellement grands que vous pouvez aisément être mystifié. »? Freud mystificateur, faux savant, soit. Mais ne peut-on pas sentir dans ce charme et ce pouvoir de séduction passionnelle une source possible d’inspiration créatrice et « poétique » dans le sens grec du terme. Freud, une fois déshabillé de tout ce que ses disciples conservent à la manière d’un patrimoine, ne pourrait-il pas jouer les « embrayeurs » de pensée pour reprendre ce mot à Lyotard ? Si ces béni-oui-oui de psychanalystes sont assurément les derniers prêtres démasqués par Deleuze, la charge et l’énergie fictionnelle de la divagation freudienne présentent parfois de vives potentialités, comparables à celles d’une drogue excitante et dynamique, à consommer dans les limites de la raison et sans contrôle médical ! Un bout de délire freudien peut aider un philosophe à accoucher sa propre pensée, quitte à dire plus tard que la doctrine freudienne ne correspond à rien. C’est ce qui est arrivé à Derrida au moment où il établissait les fondements de sa démarche philosophique. Dans le texte « Freud et la scène de l’écriture », Derrida, loin de se livrer à une psychanalyse de la philosophie, travaille, à partir de métaphores freudiennes les notions de « frayage » et de « différance » en commentant librement certains textes freudiens au demeurant des plus farfelus. Derrida : « Annonçant certaine feuille intercalaire du bloc magique, Freud, gêné par son jargon, dit à Fliess (lettre 39) qu’il intercale, qu’il “fait glisser” (schieben) les neurones de la perception (oméga) entre les neurones phi et psi ». Et Derrida de poursuivre sa réflexion déridienne stimulée par un petit délire freudien. Merveilleux. Ce qui n’empêchera pas le même Derrida, trente-quatre ans après —dans Derrida-Roudinesco, De quoi demain, dialogue— de dire à Roudinesco : —« Mais je me demande si cet appareil conceptuel survivra longtemps. Je me trompe peut-être, mais le çà, le moi, le surmoi, le moi idéal, l’idéal du moi, le processus secondaire et le processus primaire du refoulement, etc. —en un mot les grandes machines freudiennes (y compris le concept et le mot d’inconscient) !— ne sont à mes yeux que des armes provisoires, voire des outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la conscience, de l’intentionnalité transparente et pleinement responsable. Je ne crois guère à leur avenir. »
Je sens un volcan énergétique de rêves, de délires, de fantasmes et de pensées dans les mots freudiens, capable d’entraîner artistes et philosophes ailleurs. Je sens aussi un maître en matière de communication, de diffusion, de manipulations et d’explosions imaginaires. Ça sera pas mal quand Freud, enfin débarrassé de la psychanalyse et des psychanalystes, servira de machine à rêves, à illusions, à images et à idées folles à la disposition des enfants, des poètes, des artistes, des savants et des créateurs. Lui au moins il sait fabriquer des histoires qui font trembler les petites filles et les petits garçons. Un tel magicien n’a probablement pas encore joué tous ses tours. Mais de grâce, ne l’enfermez plus dans des chapelles et des écoles, libérez-le enfin. Le Freud de demain n’aura peut-être plus envie de jouer au docteur ni à méga-papa, il oubliera Œdipe et la castration, il saura peut-être mieux regarder les femmes ! Ses textes comme une mythologie, celle de notre 20ème siècle, seront peut-être à même de servir de prétextes à des actes de liberté créatrice dont il n’avait certainement pas conscience. Dans tout cela on sent de fortes décharges d’imaginaire. Cette œuvre n’est pas close mais ouverte vers un avenir imprévisible. Elle relève du rêve et de la littérature ! Plus on critiquera le Freud de la psychanalyse et ses prétentions scientifiques plus on découvrira le Freud des poètes ! Laissons l’imaginaire freudien travailler nos imaginaires ! Bénesteau nous rend un grand service sur ce chemin, qui n’est probablement pas sa tasse de thé. Pensez de son livre ce que bon vous semblera, mais, de grâce, trouvez mieux que la conspiration du silence et la défense des intérêts corporatistes.
En ces temps de misères et de bondieuseries planétaires, psychanalytiques ou autre, méditons encore la première page de la préface du Tractatus theologico-politicus de Spinoza : « Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. Mais souvent réduits à une extrémité telle qu’ils ne savent plus que résoudre, et condamnés, par leur désir sans mesure des biens incertains de fortune, à flotter presque sans répit entre l’espérance et la crainte, ils ont très naturellement l’âme encline à la plus extrême crédulité ; [...] De la sorte, ils forgent d’innombrables fictions et, quand ils interprètent la Nature, y découvrent partout le miracle comme si elle délirait avec eux. [...] Voilà à quel point de déraison la crainte porte les hommes. »
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F. Aubral : Professionnellement vous êtes psychologue, formé dans plusieurs universités. Vous êtes, à Toulouse, chargé d’enseignement à l’Institut de Psychomotricité de la Faculté de Médecine sans discontinuer depuis 30 ans, et exercez également comme clinicien au CHU depuis 1975. Faites-vous un lien entre votre vie professionnelle et votre travail d’historien de la psychanalyse ?
J. Bénesteau : Disons que j’ai eu plusieurs postes d’observation privilégiés sur le monde « psy ». En naviguant dans bien des milieux officiels de la psychologie et de la psychiatrie, j’ai croisé nombres d’échantillons représentatifs du genre, hélas ! Clinicien et enseignant, je me documente par obligation professionnelle et morale, car je suis moi-même étudiant perpétuel depuis 1969. Ce que mes études, mes lectures, ces rencontres, et cette expérience m’ont finalement apporté, dont ce livre révèle une petite partie, est qu’il y a des discordances entre le statut du freudisme dans la société, et les réalités passées et présentes. Dans ces cercles de l’enseignement et des thérapies, du haut en bas et jusque dans les esprits des jeunes bacheliers déjà convaincus dès la première heure du lycée, avant d’avoir ouvert un seul livre de psychologie moderne, une pensée unique s’impose, implacable : la psychanalyse a toujours raison sur tout, elle détient la vérité et en dehors d’elle il n’est point de salut.
D’abord, j’affirme que les prétentions hégémoniques de la psychanalyse, qui laisse croire qu’elle possède la vérité et le monopole des connaissances en psychologie, sont totalement usurpées. Depuis un tiers de siècle on peut enseigner la psychologie moderne en négligeant tout le freudisme. Il y a une rupture entre les sciences psychologiques, efflorescentes, en constant progrès depuis 80 ans, et puis un freudisme stérilisé dans l’œuf, qui n’a pas changé depuis un siècle. Pas une seule des affirmations freudiennes n’a été confirmée, ou elles ont été infirmées, et leur application thérapeutique est un fiasco notoire. Pourtant, malgré les démentis accumulés par les études internationales depuis des décennies, en France il faudrait penser qu’il n’est qu’une psychologie, la psychanalyse.
Je vois ensuite une dissociation entre d’un côté l’omniprésence et l’arrogance des freudiens en France, puis d’un autre leur disparition dans le monde. On peut parler, du moins là où la liberté d’informer et de penser règne, d’une irrésistible implosion dont la France est protégée, jusqu’à présent.
Enfin je dis que l’histoire officielle du freudisme est aujourd’hui reconnue comme frelatée et mensongère au regard des documents qui —malgré les verrouillages des archives et les désinformations— dévastent, année après année, les croyances, les fabrications, les impostures séculaires les plus tenaces. Notre vision de la psychanalyse ne sera plus jamais la même, depuis que nous sommes au courant. Ce qu’il y a d’extraordinaire est qu’à l’heure des neurosciences, de la génomique et des thérapies éclectiques modernes, notre pays est encore figé dans la même position, comme si rien n’était acquis depuis cinquante ans. C’est une paralysie mentale. En France les psychanalystes continuent de caresser une illusion collective, dans un univers fictif, hermétique et caricatural à l’image de la « télé-réalité ». Ancrés dans leur communauté virtuelle bien éloignée des réalités du monde contemporain, les freudolâtres font tout pour se protéger. Une ventilation de l’atmosphère ! Mais pendant combien de temps encore ?
FA : Pensez-vous qu’une critique radicale de la psychanalyse comme thérapie invalide la théorie freudienne dans son ensemble en matière de psyché ?
JB : Théoriquement oui. Mais en fait ça ne lui a jamais causé aucun mal, depuis un siècle. Selon Freud, les améliorations et les guérisons par la psychanalyse ne peuvent être obtenus par aucun autre procédé. Et il a toujours vu dans les effets de son « traitement » la validation de ses théories. Aucun de ses patients n’a pourtant été guéri par sa méthode. Et comme je le rappelle dans Mensonges, les dernières soixante années d’études sur les effets des psychothérapies ont invariablement montré que la psychanalyse n’était pas plus efficace que la suggestion, sinon moins, sans compter son coût, sa durée, ses effets délétères. C’est de longue date de notoriété publique. Récemment encore, un rapport de l’INSERM faisant le bilan de 1000 études comparant plusieurs types de psychothérapies alignées sur de mêmes critères, n’a fait que confirmer ce que nous savions déjà depuis des décennies. Bref, en toute logique, ce seul argument factuel aurait dû évincer ces prétentions thaumaturgiques et théoriques. Ce n’est pas le cas.
Par contre les psychanalystes réagissent avec violence. Un analyste a affirmé (L’Express, 23-02-2004), que les thérapies non-freudiennes « sont des méthodes cruelles » et que le thérapeute se pose « en chef de commando ». Un autre (Libération, 21-04-2004) compare « les nouveaux barbares » du rapport de l’INSERM ...aux nazis qui ont brûlé les livres de Freud ! Selon E. Roudinesco (Le patient, le thérapeute et l’État) les thérapies comportementales et cognitives « ont plus à voir avec les techniques de la domination mises en œuvre par les dictatures ou les sectes qu’avec les thérapies dignes de ce nom ». Ces psychothérapies traitent les gens « comme des rats de laboratoire », et « la cruauté des hommes, décidément, est sans limite ». Pour ne rien oublier, elle ajoutera (France-Inter, 28-05-2004) que les psychothérapies comportementales sont « des méthodes fascistes ».
Je connais nombres de psychothérapeutes non-freudiens tout à fait respectables, et respectueux des patients et de leurs familles. Je n’en dirais pas autant de certains analystes. Notez que je ne cherche pas à défendre ici les thérapies cognitivo-comportementales, auxquelles les freudiens voudraient réduire les psychothérapies non psychanalytiques en les vouant aux gémonies de façon indigne et mensongère. Le problème ici est que, plutôt que de modifier leurs thèses favorites ou de quitter leur dogme comme ils auraient dû le faire s’il est montré qu’il est faux, ils préfèrent recourir à l’insulte. Ce qui est consternant, mais révélateur, est que ces donneurs de leçons et conseillers en vertu continuent d’accabler ceux qui révèlent les évidences.
FA : Vous n’êtes ni médecin, ni psychiatre, ni psychanalyste, ni probablement psychanalysé, éminente qualité que je partage avec vous. Que répondriez-vous à des psychiatres-psychanalystes qui refuseraient de vous lire au seul motif que, d’après eux, votre démarche procède d’« une jalousie bien connue » tenant à des « questions de hiérarchie dans les institutions hospitalières », un « règlement de compte, en fait, comme il y a régulièrement… » ?
JB : Leurs propos me rappellent ce film, Tatie Danièle, dont le message publicitaire disait, je crois : « elle ne vous connaît pas, mais elle vous déteste déjà » ! Ils ne savent rien de Bénesteau, sauf qu’il faut « déjà » le détester, et surtout ne pas lire son bouquin. Quand on est privé d’argument il est commode de dénigrer la personne. Depuis un siècle, on connaît la ritournelle. Le critique de la psychanalyse aurait des motifs personnels morbides, une résistance personnelle névrotique et des comptes personnels pathologiques à régler. Ou bien vous succombez au freudisme, ou bien vous êtes fou. Dans tous les cas, vous devez vous allonger sur le divan, et ça tourne en rond, dans le vide. Cette logique est proprement sectaire. Le dogme a toujours raison et le critique toujours tort. Le contestataire est non analysé, ou mal analysé, son cas réclame le traitement analytique ou sa répétition, bla bla bla — jusqu’à quand ? La diabolisation est un procédé de fanatiques, comme vous savez : quand on a rien à dire, les charges ad hominem font diversion et tiennent lieu de réponse, avec ici les mines antipersonnelles conformes à la qualité des missionnaires de l’inénarrable Armée du Phallus.
Ces gens sont prévisibles et nous renseignent davantage sur leurs habitudes que sur le contenu intellectuel d’un travail. Ils sont lourds ! Par ces incantations d’exorcistes, ils tentent de se donner les raisons de ne pas se renseigner, de ne pas changer d’avis, et de dissuader quiconque de le faire. Les lecteurs honnêtes, eux, n’ont relevé aucune allusion, même indirecte, à des griefs personnels. De toutes façons, ces affirmations grossières et dérisoires n’apportent rien, ne répondent à rien, et avec ces enfantillages on est loin des anathèmes dont j’ai été l’objet.
Le livre a paru à l’automne 2002, nous sommes en décembre 2004, et j’attends toujours d’entendre un seul argument articulé sur un seul élément du livre. En revanche le flot des injures a bouillonné, et tout le répertoire des vociférations diffamatoires m’est parvenu. C’est la méthode de l’invective, dont j’ai été victime après d’autres. Elle substitue à l’argumentation honnête et prudente le bréviaire de la honte, qui convient aux préoccupations de notre temps. Ces manières sont prévisibles au regard de l’histoire d’un mouvement qui a rejeté tout contestataire vers les catégories infamantes. Elles confirment les dossiers « sacrilèges » ouverts dans Mensonges Freudiens, et dont il ne faudrait pas dire un seul mot. Ce faisant, le débat ne s’élève pas, et ces gesticulations sont chargées d’empêcher qu’il ait lieu, sur des évidences que dissimulent la rhétorique et la censure des derniers freudolâtres. Voilà leur truc : il faut à tout prix taire que le dogme a été dès l’origine une déroute thérapeutique et théorique, puis évacuer toute information qui prouve la débâcle. Car il faut que les fidèles et la clientèle continuent d’ignorer qu’on les manipule, et ralentir l’irrésistible disparition du psychanalisme et des freudiens. C’est une question de survie. Plus la décadence s’accuse, plus elle est connue, plus leur colère dévoile l’immensité de leur faiblesse.
FA : Que votre livre suscite chez certains mouvements d’humeur et colère, on peut donc le comprendre. Mais pour peu que l’on se donne la peine de le lire sans a priori, il est difficile de lui contester sa qualité évidente de travail d’historien. Comment expliquez-vous que sur quatorze éditeurs français, pas un n’ait osé le publier ? Avez-vous une idée sur leurs raisons et pourquoi à votre avis les médias classiques en matière de livres dont le métier est d’informer les lecteurs n’ont pas daigné en France lui faire écho ?
JB : Comment, dans notre culture, lire un tel brûlot sans a priori… ? Ce n’est pas possible à mon avis. Il est vrai que 14 maisons d’éditions françaises, et une en Belgique, l’avaient d’abord refusé. Mais l’éditeur bruxellois Pierre Mardaga et son directeur de collection, le professeur Marc Richelle, l’avaient accepté seulement trois jours après réception, au milieu du troisième chapitre. Puis le livre a obtenu le premier prix de la Société française d’histoire de la médecine et à l’unanimité, grâce à un historien de la psychiatrie. Ensuite il a été salué dans plusieurs pays anglo-américains et scandinaves, au Canada, etc. Il est maintenant présent au catalogue d’une quarantaine de bibliothèques universitaires en Europe. Bref, si je comprends bien, et d’après ce qu’on m’a dit, ces rejets délibérés n’avaient rien à voir avec la qualité littéraire ou historique de l’ouvrage. Il est d’autres raisons moins avouables.
Le fait est que la majorité des comités de lecture sont investis depuis des décennies par la conviction freudienne, sinon par l’adoration du divan, et qu’il n’était pas de leur intérêt de le faire paraître. Pourquoi donc ? Il y a, bien sûr, les répugnances personnelles, ou la sidération de quelques-uns devant les révélations contraires aux dogmes sacrés qu’ils ont toujours défendus, dont ils sont incapables de se défaire, ou encore les réseaux de copinage dont il leur faut respecter les engagements. Mais on doit également tenir compte des enjeux commerciaux. Car le freudisme est un business comme un autre. Dans le monde de l’édition comme ailleurs, c’est en tout cas une manne très lucrative. Je ne suis pas le seul à penser qu’ils ont pu voir dans ce livre un danger pour cette prospérité. On ne peut pas dignement vanter ensemble Mensonges freudiens, histoire d’une désinformation séculaire, et, disons, le grand succès populaire Freud a toujours raison… Dans l’édition « Freud » est comme « Napoléon » : sur la couverture, ces noms font vendre des collections entières et le filon ne doit pas se tarir. Mais le péril est dans la demeure et la situation pourrait bien se retourner brutalement, car des éditeurs malins finiront par comprendre que leur gagne-pain peut s’agrémenter de nouvelles tartines juteuses d’un goût moins rance.
D’un autre côté, l’éditeur avait dès parution adressé plus de cent spécimens en service de presse aux grands périodiques « institutionnels » les plus connus, quelquefois à leur demande expresse, et pas un d’entre eux n’a mentionné son existence. Sans doute parce qu’il fallait continuer à valoriser les publications pro-freudiennes. Certes, des journaux spécialisés en ont fait état, tel Le Quotidien du médecin, ce qui a déclenché des tonnerres d’imprécations. La revue La Recherche lui a consacré une page courageuse, mais prudente, en décembre 2002. Pour l’anecdote ce journal publia en mars 2003 la réaction intéressante d’un « lecteur ». Avant d’agresser le rédacteur du commentaire et de se plaindre que La Recherche ait osé le diffuser, ce psychologue avoua ne pas avoir lu Mensonges freudiens, en ajoutant qu’il savait déjà ce qu’il contenait sans l’avoir ouvert. Les Tatie-Danièle sont décidément inépuisables.
Qu’on fasse la politique du silence éditorial sur mon bouquin ne m’étonne guère. C’est la démonstration de son contenu, et de ce que fut la politique freudienne, à savoir une désinformation par la soustraction de l’information qui peut nuire à une idéologie, et à un système de pouvoir.
FA : Aujourd’hui, qu’est Freud pour vous ? Faut-il le sortir des encyclopédies et le classer parmi les charlatans de l’histoire ?
JB : Sigmund Freud fut à mon avis, comme pour Robert Wilcocks et Frederick Crews, un génie de la rhétorique, et nous n’arrêtons pas de dénicher les preuves de sa monumentale prestidigitation. L’être humain marche, non pas au nom de la vérité, mais sous la pression de la croyance. Il en a besoin. C’est vital. L’irrationnel lui confère une énergie colossale, souvent pour le pire, quelquefois pour le meilleur. Et Freud a su fabriquer le mythe exact qui convenait à une époque, le valoriser, l’insérer dans toute une culture, et mobiliser des foules autour de lui. C’est admirable.
Il appartiendra aux spécialistes des croyances, sinon des religions, de comprendre comment une telle mythologie a pu s’épanouir si longtemps dans nos consciences et si profondément dans la société. Pour le reste, la science a condamné l’édifice avec autant de vigueur que les historiens qui se sont penchés sur ce mouvement, ses mensonges et ses légendes. Mais la science rationnelle n’a aucune prise sur les croyances, qui, tels les dieux de l’antiquité, ne meurent que par l’usure du temps, la disparition des prêtres et l’oubli. Un jour vient où l’on n’en parle plus, voilà tout.
Donc, pour répondre à votre question, sans être sûr de ma réponse, je dirai que le freudisme, et non Sigmund Freud, disparaîtra des encyclopédies, non quand on aura compris qu’il était faux, mais quand on aura cessé d’y croire. Quant à l’homme Freud, un jour viendra peut-être où la condamnation morale sera prononcée ici, comme c’est déjà fait ailleurs, et il sera peut-être placé à côté des charlatans comme certains le pensent. Mais quel talent !*
*—On visitera avec intérêt le site : www.psychiatrie-und-ethik.de