La Désinformation des Freudiens

 

Texte paru sous forme d’entretien dans la revue « BioSciences » (n°16, août-octobre 2003, pp. 87-100), puis modifié par Jacques Bénesteau le 25 novembre 2003.

 

 

Biosciences :

« Entre la consommation de cocaïne et l'adhésion à des croyances farfelues (comme la numérologie ou la télépathie), Freud ne présente pas lui-même un psychisme très stable... Comment l'invention de la psychanalyse se situe-t-elle par rapport à l'état d'esprit du médecin viennois dans les années 1890 ? »

 

Jacques Bénesteau :

La consommation de cocaïne, pendant plus de douze années à partir de 1884, a accentué chez Freud la composante irrationnelle au moment de l’invention de la psychanalyse. Elle perturbe son jugement, lui fait confondre le vrai et le faux, le rêve et les réalités, puis aboutir à des conclusions illogiques ; elle déforme ses perceptions y compris de lui-même, exacerbe sa susceptibilité. Mais, comme on peut le voir dans l’ensemble de son œuvre, l’esprit irrationnel, qui vient de la jeunesse de Freud et lui est consubstantiel, est toujours présent même après l’abandon de la drogue. Avec ou sans elle, Sigmund Freud fut tout sauf une homme de science.

Et je crois qu’il faut également tenir compte d’autres dimensions.

« Seul Freud, aussi obstiné, rusé, et cynique, qu’il était ambitieux, était susceptible de transformer une faillite en victoire au service de sa promotion personnelle sur une échelle d’une telle grandeur » écrira Frederick Crews en 1998. Nous avons peut-être là une des clefs de ce personnage fascinant, doté d’un narcissisme ombrageux tolérant mal les frustrations et les contradictions. Sigmund Freud était un homme très ambitieux, ce qui n’est pas un défaut, mais, toujours aspiré par un prodigieux besoin de valorisation personnelle et de reconnaissance universelle, il ignore tous les obstacles, à commencer par le simple respect des vérités. On a pu le voir comme un Don Quichotte, à la fois charismatique et paranoïde (John Farrell, 1996). Il reconnaissait en lui-même le conquistador, et s’identifiait aux grands découvreurs et messies de l’histoire, de Hannibal à Moïse en passant par Christophe Colomb. Cependant les compétences scientifiques de ce génie de la rhétorique ne sont pas à la hauteur de ses ambitions, et il va d’abord essuyer des revers et des déceptions. À son ami Fliess, dans une lettre (1/02-1900) qu’on a écartée jusqu’en 1985, il dira qu’il n’est « en réalité pas du tout un homme de science, pas un observateur, pas un expérimentateur, pas un penseur. Je ne suis par tempérament rien d’autre qu’un conquistador —un aventurier, si tu préfères—avec toute la curiosité, l’audace, et la ténacité caractéristiques d’un homme de cette trempe. De tels individus ne sont habituellement estimés que s’ils ont réussi, ont découvert quelque chose, sinon ils sont abandonnés sur le bord du chemin […] pour le moment, la chance m’a quitté et je ne découvre rien qui vaille ». Mais il rajoute qu’un jour viendra où sa grandeur sera reconnue.

Dès qu’il commence ses études médicales, en 1873, il va tout mettre en œuvre pour conquérir sa niche écologique dans la société de l’époque, et accéder à la célébrité. D’abord il réalise des expériences de laboratoire qui vont toutes échouer et constituer autant de blessures narcissiques cuisantes. En 1877, il recherche les testicules de l’anguille mais la dissection de 400 spécimens ne lui permet pas de reconnaître ces organes. En 1878 six mois d’expériences sur des glandes donnent un résultat nul, mais un collègue recommence et réussit aussitôt. En 1879 la coloration des cellules avec un mélange d’acide nitrique et de glycérine, sa nouvelle méthode pour la microscopie, ne mène à rien d’utilisable. En 1882 il est médecin, mais avec 3 ans de retard, et ne s’installe pas encore : il poursuit sa quête personnelle. La même année, sa théorie des neurones est un échec (Freud la reprendra en 1895 dans ses 3 carnets de « mythologie cérébrale », brouillons si décevants qu’il se refusera à les publier). En 1884 il recommence une recherche sur les glandes, avec un résultat toujours nul, puis sa nouvelle coloration des cellules nerveuses au chlorure d’or échoue à son tour. à l’automne 1884, la découverte de l’anesthésie locale par la cocaïne lui échappe, et c’est son collègue Carl Koller qui fera la démonstration scientifique en quelques jours. Pendant des décennies il regrettera de n’avoir rien fait en ce sens et d’avoir vu la gloire revenir à un autre. Fin 1884 ses expériences sur les effets de la cocaïne dans la force musculaire ne conduisent à rien. L’indigence de la méthode, étonnante au regard des standards de la médecine expérimentale de l’époque, les rendait invérifiables. « La technique en était trop simple, l’exposé incertain et fait sans esprit critique. C’était l’œuvre d’un débutant ordinaire », reconnaît son biographe attitré. Et une nouvelle défaite aussi.

En mars 1885 devant les élites de la Société Psychiatrique de Vienne, Freud prétend que la cocaïne est un remède sans équivalent dans l’addiction à la morphine. Il sait pourtant depuis des mois que son seul patient, qu’il affirme guéri par la cocaïne, est au plus mal. Il préconise néanmoins « sans hésiter pour ce type de désintoxication d’administrer la cocaïne en injections sous-cutanées. ». Son prosélytisme dangereux en faveur de cette drogue (« un malfaiteur public » dira aimablement son biographe) lui vaudra les sévères désapprobations du monde médical.

Plus tard encore, son pamphlet sur l’Aphasie (1891) n’apportait rien de neuf. D’ailleurs, comme il l’écrit dès ses premières lignes, il ne disposait d’aucun cas clinique, à la différence des vrais spécialistes qu’il conteste. Cette spéculation osée et discutable était explicitement une offensive contre les autorités du moment, dont Freud, cherchant toujours sa place, ne faisait pas partie.

C’est une accumulation de déceptions, pour cet homme fier que ses fidèles adeptes tenteront de présenter —mais dans un anachronisme historique éclairé aujourd’hui par leur admiration rétrospective—, comme un précurseur des neurosciences.

Sa carrière est dans l’impasse.

Fort opportunément, en 1885-1886, lors d’un voyage d’étude de neuropathologie à Paris, il rencontre Charcot, l’hystérie, l’hypnose, et pense enfin avoir trouvé sa voie vers la renommée. Mais en octobre 1886 la Société Impériale de Médecine de Vienne lui inflige une mémorable humiliation qu’il ruminera toute sa vie.

Entre 1887 et 1894 il développe sa clientèle de médecine générale, de neurologie, et commence à voir quelques cas de malades mentaux, dont ceux qu’on appelait les hystériques. Il préconise alors l’hypnose et la suggestion, le chloral, la morphine, la cocaïne, les bains de mer, la gymnastique, le dépaysement, la cure de repos, les massages, la suralimentation, l’électrothérapie, affirmant obtenir à chaque fois des guérisons. « Dans le cas de l’hystérie, le succès est souvent miraculeux et durable », écrit-il, au point qu’on se demande pourquoi il a abandonné ces panacées. à partir de 1895-1896, il utilisera surtout une thérapie verbale, par « association libre », qui, comme il l’avouera lui-même, « n’est pas vraiment libre » et sans jamais en fait renoncer à la suggestion.

En avril 1896, il croit enfin avoir la solution, une théorie qui devrait lui assurer la célébrité jusqu’à la fin de ses jours, sinon au delà. Il a découvert, prétend-t-il, dans les traumatismes sexuels subis pendant l’enfance, les causes de l’hystérie. « Les sources du Nil de la neuropathologie », qui fuyaient la médecine depuis des millénaires, se sont offertes à lui seul. Mais les élites rigoureuses de la psychiatrie de Vienne vont estimer que sa théorie originale est « un conte de fée pseudo-scientifique » (« ein Wissenschaftliches Märchen »), sans un commencement de preuves, qu’il ne pourra fournir, et pour cause : il ne les a pas, comme il le révèle en privé à Fliess dans son courrier. C’est une nouvelle défaite, qui n’aurait pas eu une telle importance si elle n’avait été précédée de toutes les autres. Encore des vexations, mais rien ne pourra le distraire de sa cible.

Freud, après avoir abandonné une neurologie qui n’était pas digne de lui, est à nouveau dans l’impasse, devant la psychiatrie officielle à laquelle il tourne également le dos : à partir de 1896-1897, il va fabriquer un système présenté comme une révolution, et ce sera la psychanalyse, l’art de spéculer sans fait. Les faits observables n’auront plus, désormais, l’importance que la tradition leur accordait. L’essentiel est dans les désirs inconscients, sans grand rapport avec la réalité et refoulés pendant l’enfance.

Par une bifurcation dans un monde prétendument inaccessible, présumé irréfutable ou immunisé contre la vérification objective, la psychanalyse s’est rendue hermétique, dans sa pratique et dans ses contenus théoriques. L’onirisme de l’Œdipe et des fantasmes inconscients est la soupape de sûreté du freudisme. Par la contrefaçon et le mépris des réalités, le freudisme s’extrait de la contestation. Dès lors, la gloire de son fondateur est enfin garantie, du moins pour un siècle.

 

 

Biosciences :

« Popper avait dénoncé la psychanalyse comme une doctrine non scientifique en ce qu'elle ne prévoit aucune falsification possible de ses hypothèses. À vous lire, on a surtout l'impression que la psychanalyse est l'histoire d'une gigantesque falsification, à commencer par celle des textes fondateurs dont certains sont encore soustraits à la critique par l'embargo des archives. »

 

Jacques Bénesteau :

Vous utilisez ’’falsification’’ dans deux sens différents, celui tiré de l’épistémologie de Karl Popper, et puis le sens courant, la tromperie, la contrefaçon ou la fraude, comme on forge des fausses nouvelles ou de la fausse monnaie.

Le premier sens m’amène à la ligne de partage entre la science et ce qu’elle n’est pas. La science est d’abord une méthode objective permettant la construction et la vérification des connaissances. Si une idée ne peut être ni confirmée ni infirmée, et si rien n’est susceptible de la réfuter, alors elle est du domaine des croyances, au delà de la science. Si l’on ne peut concevoir une observation susceptible de contredire l’affirmation alors la ligne de démarcation est franchie. On peut certes étudier avec une méthode scientifique la psychologie de la croyance, ou de l’irrationnel, en tant qu’objets. Mais l’existence de Dieu n’est pas du ressort de la science, car rien ne peut (et n’a pu) ni confirmer ni infirmer cette pensée, et parce qu’on ne peut imaginer une seule évidence qui permette de la réfuter (to falsify en anglais, mais en français falsifier a un autre sens).

Pendant l’hiver 1919-1920 Karl Popper avait fréquenté le cercle des premiers psychanalystes, qui trouvaient des confirmations de leurs interprétations partout autour d’eux ; il était pratiquement impossible de découvrir quelque comportement humain qui puisse être considéré comme une réfutation de la théorie. L’interprétation a toujours raison, et aucune contradiction n’est imaginable. Toutes les applications de la psychanalyse, y compris les échecs, sont des vérifications automatiques de la psychanalyse ; les résistances des malades et les critiques des savants contre le freudisme valident le freudisme ; le patient qui s’oppose à l’interprétation ou bien l’accepte confirme l’interprétation. Cette irréfutabilité qui semblait faire leur force est « alors apparue comme leur plus grande faiblesse » aux yeux de Popper (précédé dans cette idée par Karl Kraus en 1908). Si la psychanalyse est irréfutable, elle est une métaphysique, ou un système de croyance étranger à la science. En outre un tel système débouche très vite sur l’absolu, il possède la certitude définitive, hermétique qui ne peut progresser. Il a déjà trouvé La Seule Vérité. Alors que la science est par définition sur le territoire de l’objectivité relative, des déterminismes multiples, de l’incertitude et du provisoire ; elle est en progression infinie dans sa quête.

Mais le raisonnement scientifique ne doit pas seulement envisager les modes d’administration de la preuve et de la réfutation, il doit aussi avoir une valeur prédictive. Une bonne loi scientifique rend compte d’observations déjà connues, certes, mais permet aussi d’anticiper sur des faits nouveaux, qui n’ont pas encore été rencontrés, et sur la raison des faits. C’est une forme de validation externe, par la prédiction.

Par exemple, au début du 19ème siècle les astronomes avaient mesuré des anomalies dans la course de la planète Uranus. Ces mouvements paraissait chaotiques au regard des lois de Newton. On avait alors le choix : ou bien les lois de Newton doivent être modifiées puisqu’elles sont confrontées à l’erreur, ou bien celles-ci sont exactes et le déplacement erratique d’Uranus, résulte d’un attracteur étrange jusqu’à lors inconnu dont l’existence peut être prévue par ces lois. Adams, en Angleterre, et Le Verrier, en France, font, sur la base de ces nouvelles données, les calculs mathématiques en tenant les lois de Newton (révisées par Laplace et Gauss) pour vraies, et indiquent, presque le même jour de 1846 sans s’être concertés, qu’une nouvelle planète jamais observée doit se trouver à telle heure et à tel endroit précis de la voûte céleste. Une semaine plus tard, à Berlin, Neptune est découverte dans le télescope pointé à l’endroit et au moment prévus par les mathématiques, eu égard aux lois de Newton. La physique de Newton ignorait Uranus, découverte en 1791, mais permettait, car elle était de la science, d’anticiper sur d’autres phénomènes inconnus : Neptune et ses mouvements. Si la loi est bonne, et si une planète semble erratique, alors il doit se passer qu’un objet exerce son attraction sur elle.

La valeur d’une science est déterminée par les faits nouveaux qu’elle permet de prévoir. Si ces événements se produisent, alors nous avons une validation externe. Parfois cela demande des années : la théorie d’Einstein (1905) contenait des prévisions qui n’ont eu leur première confirmation que lors de l’éclipse de 1919 (Eddington) et d’autres qui n’ont été vérifiées que bien plus tard.

Venons en aux interprétations freudiennes.

Pour Popper le freudisme n’est pas une pseudo-science. Les pseudo-sciences font bien des prévisions, mais qui se révèlent fausses, et elles doivent de ce fait être rejetées. C’est le cas de l’astrologie. En revanche la construction freudienne est a-scientifique car elle est selon lui irréfutable. Elle n’a donc tout simplement rien à voir avec la science. C’est une croyance.

Mais est-ce vraiment le cas ? Je veux bien admettre que le freudisme soit a-scientifique. Mais je ne crois pas qu’il soit irréfutable. Prenons par exemple le complexe d’Œdipe.

Ce complexe incestueux, uniquement accessible au psychanalyste initié, échappe en principe à la vérification objective externe. Il est présumé immunisé contre la réfutation, comme tous les fantasmes et désirs inconscients, puisqu’on ne voit aucun comportement qui puisse le contredire. En ce sens, rien ne semble pouvoir représenter une mise en question, et le point de vue de Popper se trouve conforté. (Mais encore faut-il prouver l’irréfutabilité comme le remarquait Grünbaum.)

Comment s’assurer de l’existence du complexe d’Œdipe ?

La vérification directe du fantasme est évidemment inconcevable pour le freudien. Quand les psychologues l’ont tentée en recourant à des méthodes objectives, ils ont échoué, car on ne voit pas quel comportement peut rendre compte du complexe inconscient. Ou bien il n’existe aucun comportement qui ne puisse être expliqué par lui. Alors on peut y croire, ou ne pas y croire. Cependant, si le fantasme existe d’un côté et si le comportement de l’individu est différent, d’un autre, alors cette théorie n’a aucun intérêt. Le complexe d’Œdipe résulte d’une interprétation, dit-on, mais une interprétation de quoi ?

Il est vrai que Freud avait pris toutes les précautions, dès sa bifurcation de 1896-1897, pour mettre son système à l’abri de la vérification et de l’administration de la preuve, grâce à la fabrication de son complexe.

Pourtant la validation indirecte, prédictive, est envisageable : si le complexe d’Œdipe existe, alors on doit rencontrer des événements que la théorie freudienne prévoit, par exemple dans le développement de l’enfant. Les variations de la course d’Uranus révèlent l’existence de Neptune. Les prévisions sont ici, par exemple : la constitution des rôles masculin, féminin, homosexuels, dans le flux des « identifications » lors de la résolution, et non avant, du « complexe d’Œdipe ». Or, les études longitudinales ont montré que ces rôles sexuels sont bien antérieurs au soi-disant « complexe d’Œdipe » et ne lui doivent rien. On peut voir là une forme de réfutation. Il en est une autre : l’inefficacité reconnue du traitement psychanalytique est la démonstration de l’échec de la théorie et une réfutation finale des postulats de son fondateur.

Durant plus d’un demi-siècle, les tentatives de validation externe des dogmes et de la thérapeutique freudienne ont inlassablement abouti à des échecs, aucune des prévisions de la psychanalyse n’a été confirmée, et les progrès indépendants de la psychologie scientifique, des neurosciences cliniques et expérimentales, ont livré des connaissances contraires aux affirmations de la psychanalyse et nous pouvons dire qu’elles étaient fausses (voir le bilan d’Erwin, a Final Accounting, 1996). Je n’arrive pas à penser que le freudisme soit vraiment un système de croyance « irréfutable ».

 

La vérité se révèle au seul analyste et échappe définitivement à l’observation, du naïf comme du psychiatre traditionnel qui ne seraient pas initiés. C’est ce que veut faire croire le freudien. Dans sa préface de 1920 aux Trois Essais (1905: Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie), Freud écrivait ceci : « Personne, à l’exception des médecins qui exercent la psychanalyse, n’a en vérité accès à ce domaine, et par conséquent ne peut former un jugement qui ne soit déterminé par ses propres antipathies et ses préjugés. S’il était vrai, en général, que l’observation directe des enfants suffît, nous aurions pu nous épargner la peine d’écrire ce livre. »

L’analyste interprète, il n’observe pas. Car il possède La Vérité avant même de rencontrer le patient, dont d’ailleurs il peut totalement se dispenser. En mai 1893 Sigmund Freud écrivait à Wilhelm Fliess qu’il faut avant toute recherche annoncer « par anticipation le résultat tel qu’il est vraiment, c’est-à-dire comme quelque chose de tout à fait nouveau ». L’analyse se suffit à elle-même et ne requiert aucune vérification indépendante, surtout si les résultats sont le fait de non-analystes. Quand en 1934 le psychologue Saul Rosenzweig, qui n’était pas freudien, adressa à Freud ses éléments tirés de son test de frustration, ce dernier répondit à Rosenzweig qu’il ne pouvait « accorder beaucoup de valeur à ces confirmations, car la richesse des observations fiables sur lesquelles reposent mes affirmations rend toute vérification expérimentale sans objet. Toutefois, cela ne peut pas faire de mal. » (Freud à Rosenzweig, 28/02-1934). Roy Grinker, qui se trouvait sur le divan au moment où Freud reçut les documents de Rosenzweig, raconte que « Freud jeta cette lettre au sol avec colère, en affirmant : ’’la psychanalyse n’a pas besoin de preuve expérimentale’’. » (Grinker, in : J. Masserman (Edit.) Science and Psychoanalysis, vol.1, Grune & Stratton, 1958, p.132.).

La même année, en décembre 1934, Joseph Wortis, alors jeune psychiatre sur le divan, revint sur l’affirmation freudienne —qu’on trouvera dans son imposture de 1910 sur Léonard de Vinci— selon laquelle un garçon élevé par sa seule mère devenait par définition homosexuel. Il demanda alors à Freud ce qu’il pensait de cette possibilité : qu’arriverait-il à l’inverse si le père élevait seul son fils, sans la mère ? « En général », lui répondit Freud, « le garçon deviendra homosexuel. » Wortis, américain pragmatique, ajouta qu’il « serait intéressant de faire une enquête sur ces cas », à quoi le Viennois, qui trouvait cette question “abstraite”, répliqua que « ce n’est pas nécessaire. Nous savons sans avoir besoin d’en faire comment ces situations évoluent. ». La réalité et l’objectivité n’ont finalement aucune importance.

 

Pour ma part, et je ne suis pas le seul, j’en suis arrivé depuis longtemps à la conviction que le freudisme, bien plus qu’un système dogmatique a-scientifique, est résolument antiscientifique. Il fut un moyen de conquérir un pouvoir dans la société, contre la science et la raison, un siècle durant. « La psychanalyse —écrivait déjà Knight Dunlap en 1920— essaie de s’infiltrer en revêtant l’uniforme de la science, afin d’étrangler cette dernière de l’intérieur. »

 

J’en viens à la seconde partie de votre question, la « gigantesque falsification », par la désinformation et la soustraction des documents, qui n’a été dévoilée qu’à partir des années 1980.

Un volume considérable de documents historiques est entreposé à la section des manuscrits de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis à Washington. La Library Of Congress (L.O.C) a été fondée en 1800 à l’initiative du Président Thomas Jefferson. Elle est encore aujourd’hui la plus grande ressource documentaire au monde (plus de 120 millions d’objets). Le credo, l’idée politique des fondateurs, était de protéger les archives de l’humanité, pour les diffuser, et permettre à tous l’accès à la connaissance de l’information concernant toute la planète, ’’car la libre circulation de l’information est la garantie des libertés des peuples, et il n’y a pas de monde libre sans information libre’’. Comme l’histoire l’a montré.

Mais le mouvement freudien va faire très exactement le contraire.

En 1951, lors de la fondation des Freud’s Archives, des tractations eurent lieu entre les exécuteurs testamentaires de Freud, et l’administration de la L.O.C, pour y déposer toutes les archives du mouvement et des premiers analystes. La « Freud Collection » constitue une souche-mère de plus de 80.000 documents historiques, dont 40.000 manuscrits, et environ 35.000 lettres. Mais les dispositions prises par les cerbères de l’organisation, tous psychanalystes, pour restreindre ou interdire au public non freudien l’accès à la documentation sont inouïes. Leur but caché (qui ne sera connu que 50 ans plus tard) était d’enfermer toutes les informations sur les origines historiques du freudisme et de les protéger contre la curiosité des étrangers à la cause freudienne. ’’Afin qu’elles ne soient pas utilisées par les biographes non autorisés’’, soulignait explicitement la lettre d’Anna Freud à Kurt Eissler (psychanalyste, administrateur des archives), le 27 janvier 1951. Ce qu’il fallait était un coffre fort pour dissimuler les arcanes du freudisme.

Dès lors, de très nombreuses pièces essentielles, environ 25% du fonds des archives, ont été rendues inaccessibles au regard et à la consultation des historiens, parfois jusqu’au XXIIème siècle ! Les historiens sont condamnés par le verrouillage freudien à l’ignorance. Par exemple, l’historien de la médecine Frank Sulloway se vit interdire ce fonds documentaire au moment où, à la fin des années 1970, le pur orthodoxe Peter Gay pouvait, lui, le compulser et choisir les éléments convenables pour la fabrication de son hagiographie, modernisation fidèle de l’édifice mensonger du pur Ernest Jones.

Les secrets ordinaires du Vatican ne sont conservés dans « l’Enfer » que durant 60 ans. à la L.O.C., les dossiers classés secret-défense ne sont écartés du public que pendant 40 ans, et par exemple les archives sur l’assassinat de J.F. Kennedy (novembre 1963) seront accessibles fin 2003. Mais alors, quels terribles secrets peut donc contenir le lot de documents expressément interdit jusqu’en… 2113 par les cerbères de la Cause freudienne ?! Ces archives ne représentent que « les intérêts de la Famille et de la Cause freudiennes ». Leur fonction a toujours été la censure, la sélection, et de déterminer qui a le droit de savoir, « tout cela au profit des membres d’une société très privée, très secrète : les vrais freudiens » (Borch-Jacobsen, 2002).

 

Quelques exemples.

*Des Minutes — transcriptions des enregistrements historiques des débats de la Société Psychanalytique de Vienne, chaque mercredi soir de 1906 jusqu’à l’Anschluss —, seules les premières années nous sont parvenues. Sur 32 années, il manque les vingt dernières. Par ailleurs de fortes coupures ont été signalées, sans compter les falsifications des traductions.

**Les mœurs très singulières du Comité Secret, dont l’existence n’avait été révélée qu’en 1944, demeurent un mystère. Sous l’autorité occulte de Sigmund Freud ses élus réunissaient de 1912 à 1927 dans « le secret le plus absolu », pour contrecarrer la dissidence, une véritable conspiration sectaire convaincue, comme les psychanalystes modernes, d’appartenir à une élite se réservant un droit d’accès unique et privilégié à La Vérité. Il ne fait pas de doute que la partie la plus importante de ce Comité « strictement secret » demeure encore à explorer, d’autant que les circulaires ultra-confidentielles (Rundbriefe) n’ont jamais été publiées hormis de courts extraits. Au moins 520 courriers furent échangés jusqu’en 1935 entre les protagonistes de La Cause, soit plus de 2000 pages entreposées dans l’ombre. Leurs autres correspondances ont été expurgées, ou sont interdits aux regards des mortels.

***Les correspondances de Sigmund Freud ont été tronquées dans les publications officielles. Elles sont expurgées dans plus de 80% des cas. 35.000 lettres de sa main et de ses proches ont été répertoriées. Et on estime qu’entre 5.000 et 10.000 ont été effacées, tout simplement. Sur les 25.000 qui restent, à peine plus de 4.000 ont été éditées, partiellement, et 3.650 demeuraient encore interdites au début de ce siècle (2001). Une infime partie de ces informations à été publiée et ce qui l’a été a subi des extractions considérables. Ainsi la correspondance de Freud commencée au début des années 1880 avec sa femme Martha (décédée en 1951, au moment de la fondation des Archives) est, dans l’édition, réduite à 93 lettres, sur un total de 1500 lettres pieusement conservées dans un coffre de la bibliothèque du Congrès, qui ont une importance historique primordiale.

Bien avant ses fidèles, dès 1885, Freud avait éliminé ses propres documents, notes, courriers, manuscrits, journaux cliniques. Les courriers reçus par Sigmund Freud ont été détruits par lui, de sorte qu’on n’a pu reconstituer les messages des correspondants que dans leurs brouillons, quand ils n’avaient pas été écartés par ses successeurs.

Un des cas les plus célèbres de rétention des informations a touché les lettres de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess, rédigées pendant les 17 années cruciales de la fabrication de la psychanalyse, qui sont essentielles à sa compréhension. Freud avait détruit toutes les lettres reçues de Fliess, puis il insista lourdement pour que Marie Bonaparte brûlât son propre courrier à Fliess, qu’elle avait récupéré. Après la mort de Freud, tout a été mis en œuvre par les censeurs de La Cause pour le caviarder, jusqu’en 1985. Dans leur première édition, au début des années cinquante, plus de 50% des informations ont été supprimées, de quelques mots jusqu’à la totalité des lettres ; sur plus de 300 lettres, 133 ont été totalement évacuées, et 29 seulement sont intactes, soit 10% de l’ensemble ! Quand elles ont été publiées intégralement en 1985, on a vite compris pourquoi Freud avait tout tenté pour les éliminer, et les raisons de la soustraction continue des informations par ses successeurs. Ce qu’elles contiennent est le démenti catégorique de nombres des affirmations publiées regardant les origines de la psychanalyse ainsi qu’un éclairage nouveau, confondant sur son auteur.

Les lettres de Freud à Fliess restent toujours caviardées en France. Et comme par ailleurs les traductions des publications ne sont pas faites, alors le lecteur francophone, capté par son ignorance, activement désinformé et manipulé, ne peut se faire la moindre idée du revirement radical de l’attitude des spécialistes à l’égard de Freud et de la psychanalyse. Il ne peut se rendre compte que, depuis le milieu des années 1980, c’est un véritable bombardement de travaux qui dévastent les constructions freudiennes. C’est un bouleversement et une rupture épistémique : rien ne sera plus comme avant.

 

Mais il faut que les Français, parmi les autres, ignorent l’histoire. Je leur rappelle au passage que les Archives de Jacques Lacan leur seront inaccessibles pendant longtemps encore. Jacques-Alain Miller, responsable parisien de la propagation du lacanisme en Amérique latine (Brésil et Argentine) grâce à l’Association Mondiale de Psychanalyse (AMP) dont il centralise tous les pouvoirs non électifs, est toujours détenteur des archives de Jacques Lacan son beau-père —qui restent interdites pour une large part même aux regards de Élisabeth Roudinesco, la très fidèle historiographe du gourou ! Les français adorent apparemment qu’on leur mente, mais les freudiens aussi.

En tout cas nous souffrons d’une grave pénurie d’information et d’un excès de mensonges, qui ne sont pas spécifiques des freudiens orthodoxes d’ailleurs, comme l’ont montré ces brasseurs d’illusions que furent Carl Jung, Bruno Bettelheim, des hagiographes de la psychanalyse, et bien d’autres notoriétés plus près de nous.

 

Ce qui est intéressant, dans cette entreprise séculaire de désinformation et d’embargo, tient à la nature des informations écartées et des traces qu’on a cherché à effacer dès les fondations du freudisme : tout ce qui est susceptible de démentir ou de contredire les publications officielles a été soustrait du regard par Freud et ses fidèles successifs. Il fallait éliminer les preuves des fabrications et des mensonges. On peut dire que cette soustraction des documents historiques vise à effacer les évidences des premières tromperies. Une désinformation doit cacher une désinformation, ce qui tient du prodige. C’est remarquable. Sans cette manipulation active la psychanalyse n’aurait pas réussi à imposer son image, sa légende, son pouvoir dans nos sociétés, et n’aurait pas permis aux freudiens d’avoir un tel succès jusqu’à nos jours. Le personnage du Héros et ses produits idéologiques sont des artifices, et la désinformation est au service de cette double fabrication. Le but implicite est la domination idéologique, grâce à une illusion collective invulnérable aux objections. Ou bien, si ce n’était son but, tel fut en tout cas son effet.

 

 

Biosciences :

« Les textes sont manipulés, mais les faits également. Ainsi, les "cas fondateurs" de la psychanalyse —Anna O., Dora, le petit Hans, le président Schreber, l'Homme aux loups...– sont selon vous des impostures. Quels sont les exemples de falsification qui vous paraissent les plus parlants ? »

 

Jacques Bénesteau :

La manipulation a commencé bien avant l’invention de la psychanalyse, et s’est poursuivie bien au delà, jusque nos jours.

En 1884-1885, Freud prétend avoir guéri son ami et collègue Fleischl von Marxow d’une morphinomanie par des injections de cocaïne. « En me basant sur les connaissances que j’ai acquises au cours de mes expériences sur l’action de la cocaïne, je conseillerais sans hésiter pour ce type de désintoxication d’administrer la cocaïne en injections sous-cutanées et par doses de 0,03 g à 0,05 g sans craindre d’augmenter les doses. » Quand Freud affirme ceci en public, le 5 mars 1885, il connaît parfaitement, au jour le jour et depuis des mois, la condition épouvantable de Fleischl, toujours morphinomane et maintenant atteint du terrible cocaïnisme. Il sait que Fleischl lutte toujours, dans un état lamentable, à la fois contre la morphine, et contre la cocaïne qu’il préconisa pour l’en soulager onze mois plus tôt. Il rapporte depuis le début un effet thérapeutique en fait absent, en sachant qu’il n’existe pas, chez son ami toujours gravement malade, qu’il visite fréquemment. Malgré tout, il métamorphose le fiasco d’une unique tentative en triomphe pour le traitement universel de tous les morphinomanes. Et on est bien obligé de dire qu’il ment à ses confrères. Quelques temps plus tard, pour répondre aux accusations des médecins, il va encore mentir en affirmant n’avoir jamais préconisé les injections de cocaïne, qui avaient rendus des toxicomanes plus malades encore. Il se valorise à nouveau de son « succès étonnant de la première cure de désintoxication d’un morphinomane qu’on avait entreprise sur le continent » et nie avoir recommandé des injections de cocaïne ! Et il le répétera dans la « Traumdeutung », contre toute évidence, après avoir cherché à effacer les preuves de sa faute.

 

Dans les études sur l’hystérie de 1895, la célèbre Anna O. est déclarée officiellement guérie, et Freud continuera de le prétendre jusqu’à la fin bien que ses courriers révèlent la vérité en privé. Car il est parfaitement informé depuis 1882 par ses familiers que le traitement fut un échec. Comme tous les autres cas des études sur l’hystérie, cette malade n’avait été ni améliorée ni guérie, et il était bien placé pour le savoir.

Au printemps 1896, devant la société de psychiatrie de Vienne, voilà 18 cas d’hystérie dont la plupart semblent soudain jaillir de son imagination, comme le montre le courrier à Wilhelm Fliess depuis l’automne 1895 ; et dix-huit mois plus tard Freud lui révèle qu’il n’en a guéri aucun. Il avait donc présenté devant les autorités de la psychiatrie viennoise sa théorie sans fait ni malade. Car il possédait la vérité avant de les avoir rencontrés.

En 1898 encore, il se réclame dans un article de 200 cas de neurasthéniques, tout en affirmant à Fliess, le jour de sa publication, être dépossédé de malades.

Par la suite, tous les échecs de la psychanalyse serviront de « preuves » narratives, rhétoriques et mensongères. Des faillites transformées en victoires deviendront des leçons pour l’édification des jeunes recrues. Aucun des cas « cliniques » de Freud n’a été amélioré ou guéri par sa méthode, mais tous sont passés au service de la propagande du mouvement.

 

« Dora » est, en 1900, un échec thérapeutique de l’aveu même de Freud.

« Le Petit Hans » est d’abord déclaré, en 1907, protégé contre la survenue ultérieure de troubles névrotiques, grâce à l’éducation psychanalytique de ses parents. Mais l’année suivante, en 1908, Freud va devoir répondre à l’accusation d’un psychiatre, Albert Moll, qui montre que le Viennois avait falsifié (dans ses Trois Essais de 1905) ses arguments en attribuant à des auteurs des propos qu’ils n’avaient jamais écrits. Et ce psychiatre mettait sévèrement en doute la valeur de la théorie et de la thérapeutique freudiennes. Alors, pour contrer Moll et les critiques, Freud reprend le petit Hans, et voilà l’enfant qui sombre magiquement en 1909 dans la névrose —qu’il ne pouvait avoir en 1907— dont Freud va le déclarer guéri par la psychanalyse.

La publication du cas de « l’Homme aux Rats » (1909) se trouve contredite par le journal clinique de Freud lui-même, le seul qu’il n’ait pas éliminé et qui ne sera connu qu’en 1974. Les distorsions volontaires qui s’y révèlent font du cas officiel une mystification savamment orchestrée pour le public, et même pour le freudien Mahony la prétendue guérison ne s’est jamais produite.

L’analyse du « Président Schreber » (1911) n’a jamais eu lieu. Et Freud publia des interprétations que démentaient les documents biographiques et médicaux qu’il possédait sur un malade qu’il n’a jamais rencontré. De la même façon, Freud s’est livré à l’analyse d’un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910) en forgeant délibérément une fausse traduction, pour que le personnage, mort des siècles auparavant, se conforme à son édifice rhétorique mensonger.

Bien qu’on ait prétendu « L’Homme aux Loups » guéri plusieurs fois successivement de plusieurs maladies mentales, en réalité il a été traité pendant près de 70 ans, jusqu’à sa mort, par une dizaine de psychanalystes et jamais amélioré, à commencer par le premier d’entre eux (1918). Et le mouvement freudien a tout fait pour empêcher les étrangers d’approcher ce cas historique et que soient dévoilées les réalités contraires aux dogmes.

 

La liste n’a probablement pas de fin. Il faudrait ajouter la manipulation rétroactive des événements historiques sur le mouvement et les déformations biographiques sur les fondateurs, le rejet de la critique en traitant les contestataires et les historiens comme des malades selon les techniques de la Sainte Inquisition et des tribunaux bolcheviques.

 

Pendant près d’un siècle nous avons pu croire que tout cela, le freudisme, était « prouvé », qu’il était fondé sur des faits cliniques solides qui, même s’ils n’étaient pas tous publiés (Freud les disait « innombrables » sans en mentionner plus de 5% dans ses travaux les plus techniques), ne pouvaient que conforter nos convictions et nos intuitions, car c’était si convaincant ! Nous avions toutes les raisons de faire confiance, malgré les contradictions et en ignorant la psychologie scientifique qui avait progressé sans la psychanalyse.

Mais au début des années soixante-dix, avec Ellenberger, Cioffi, Sulloway, nous avons commencé à douter. Ensuite, pas à pas, nous avons appris, de publication en publication, et révélations après révélations, que Freud avait manipulé les faits, inventé des malades, avec leurs symptômes et une étiologie, fabriqué des effets thérapeutiques inexistants et de fausses preuves, tout en dissimulant ses constructions sous la protection d’une rhétorique extraordinaire et derrière des « fantasmes » supposés irréfutables, tel le complexe d’Œdipe, ce fantastique verrou désinformatif. La désinformation et la soustraction des documents devaient accomplir le reste de la besogne.

On peut certes objecter que de grands savants, Isaac Newton, Louis Pasteur, ont quelques fois truqué les cartes. Mais leurs arrangements furent de petits coups de pouces pour la démonstration de vérités reconnues et toujours démontrables, et non des fraudes de grande envergure. Et il reste, grâce à eux, la physique et la microbiologie, des sciences vérifiables et des découvertes confirmées tout autour de nous. Ce n’est pas le cas du freudisme.

 

Évidemment, quand en France on fait état des dossiers connus des spécialistes, de ces publications savantes qui dénoncent les fabrications dont la liste s’allonge, le lecteur est accablé, effaré. C’est inimaginable ! Car il a été tenu sciemment dans l’ignorance depuis des décennies, par Freud et ses successeurs, par sa propre crédulité et son absence de curiosité. Il est vrai que de nombreux admirateurs, sans prendre la peine de se renseigner sur l’état de la science ou la rejetant, se sont emparés des quelques clefs qui ouvrent toutes les portes, se donnant l’illusion infantile d’accéder à la compréhension de tous les mystères et d’exercer un pouvoir sur la souffrance, tout en s’octroyant un statut social qu’ils n’auraient jamais eu sans la psychanalyse. Et aujourd’hui encore la pénétration de la conviction freudienne est telle, de haut en bas dans notre culture et dans nos universités, qu’il est impossible d’en douter. Même le patient qui rentre en analyse, comme on entre en religion, est déjà persuadé avant de s’allonger sur le divan.

Émettre la moindre question est une atteinte au sacré. C’est aussi une insulte au héros auquel on doit un respect aveugle, piété qui dévoile le caractère religieux ou sectaire de l’adoration. On touche au sacré, on profère des blasphèmes. Alors ces détracteurs, messagers de mauvaises nouvelles, sont désignés comme des malades, non analysés, mal analysés, des antisémites, et plus récemment des « révisionnistes » anti-freudiens …ou anti-Bettelheim.

 

 

Biosciences :

« Vous relevez que sur les 307 analystes officiellement enregistrés entre 1902 et 1938 à l'Association Internationale de Psychanalyse, 25 se sont suicidés, soit un taux de mortalité alarmant par rapport à la moyenne de la population. Si les analystes eux-mêmes ne sont pas guéris de leurs névroses par la doctrine freudienne, certains patients ne sont hélas pas en reste. Quel bilan pouvez-vous tirer de la psychanalyse du point de vue de son succès clinique ? »

 

Jacques Bénesteau :

Il est désormais admis qu’aucun malade n’a été guéri par Sigmund Freud, et on ne possède aucune preuve qu’un seul ait été réellement amélioré par sa ’’méthode’’.

Sigmund Freud a maintes fois affirmé que son « traitement unique » et « sans rival » procure des guérisons, « des succès thérapeutiques qui ne le cèdent en rien aux plus beaux résultats qu’on obtient dans le domaine de la médecine interne, et je puis ajouter que les succès dus à la psychanalyse ne peuvent être obtenus par aucun autre procédé de traitement. » Il n’en eut aucun. Les successeurs n’ont jamais fait mieux que le fondateur, et quelquefois ils ont fait pire. Au regard des expertises savantes sur l’efficacité thérapeutique, dont les bilans sont régulièrement publiés, il est aujourd’hui possible de dire que, depuis le début du vingtième siècle, la méthode psychanalytique n’a eu aucun succès thérapeutique à son actif, ni même d’amélioration des problèmes psychologiques d’un seul patient.

Si la psychanalyse avait eu quelque efficacité supérieure aux 400 autres psychothérapies référencées, on se serait empressé de faire valoir, par les faits, la supériorité de ces brillants résultats, et la discussion serait close car le monde médical eut été dans l’obligation morale d’y souscrire. On ne peut résister à la force des faits. Or il n’y a pas de fait en sa faveur et c’est encore une lacune fondamentale qu’essaient de dissimuler la rhétorique et la désinformation psychanalytiques depuis 100 ans pour empêcher l’élimination du freudisme.

Il est reconnu aujourd’hui que cette “thérapie” n’a pas été capable d’infléchir le cours des troubles qu’elle prétend, depuis un siècle, soigner mieux que toutes les autres psychothérapies. Même des auteurs a priori favorables à la psychanalyse furent contraints de reconnaître que si des patients « font une psychanalyse, ils s’en sortent manifestement plus mal qu’avec une autre forme spécifique de psychothérapie, ou sans aucun traitement. » Nous savons aussi qu’il lui arrive d’être nocive, sans compter son coût. Et selon des freudiens, elle « peut causer et cause effectivement du tort à une partie de la population qu’elle est censée aider. » Du reste on peut quand même trouver extraordinaire qu’on ait pu proposer une seule attitude, un seul type de méthode, la psychanalyse, à des personnes si dissemblables, pour aider au soulagement de souffrances et de troubles aussi hétérogènes par leurs natures et leurs causes, réduites à une seule.

Certes, parmi les patients quelques-uns affirment parfois éprouver une satisfaction subjective, mais qu’un directeur de conscience, un rabbin, un marabout, un gourou, auraient pu leur prodiguer plus vite à bien moindre coût. Dans ces conditions, mais sous réserve de posséder la conviction préalable, le confessionnal peut être jugé préférable au divan. Alors restent les bienfaits supposés de “la relation” entre le patient et le psychothérapeute. C’est là une qualité psychologique dont les analystes, à commencer par le premier d’entre eux, n’ont pas le monopole. Par ailleurs, il n’est pas du tout évident qu’une analyse personnelle, quelle que soit sa durée, améliore les capacités relationnelles des psychanalystes —en particulier leurs capacités d’empathie ou leur modestie—, leurs compétences professionnelles, ou leur propre santé mentale, puisqu’elle s’avère aussi inefficace pour eux.

 

 

BIBLIOGRAPHIE sommaire

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