Le Psy venu de l'Enfer

Raymond Tallis

 

 

Voici une critique du livre d'Elisabeth Roudinesco Histoire de la psychanalyse en France. La bataille de cent ans (2ème édition, le Seuil, 1986), traduit par Jeffrey Mehlman [sous le titre : Jacques Lacan & Co.: A History of Psychoanalysis in France, 1925– 1985] et publié à Londres par Free Associations Books en 1990.

 

 

Les futurs historiens qui tenteront d’expliquer la fraude institutionnalisée connue sous le nom de ‘‘La Théorie’‘ accorderont sûrement une place centrale à l’influence exercée par le psychanalyste français Jacques Lacan. Il est une des plus grasses araignées au cœur de la toile de cette confusion de pensées pas-tout-à-fait-pensables, et de dogmes sans fondement qui affirment tout et n’importe quoi que les praticiens de sa logomachie ont développés comme leur version des humanités.

L’essentiel du dogme central de la Théorie contemporaine peut lui est attribué : que le signifiant l’emporte sur le signifié ; que l’univers des mots réifie le monde des choses ; que le ’’Je’‘ est une fiction fondée sur une négociation œdipienne lors de la transition entre le stade du miroir et le stade symbolique ; et ainsi de suite. La traduction anglaise de cette biographie par une de ses disciples est donc un événement de la plus haute importance. C'est une lecture éprouvante, certes, mais tout individu qui inflige à des étudiants des lectures lacaniennes sur la littérature, le féminisme, le moi, le développement de l'enfant, la société, ou la vie, devrait partager cette expérience.

 

Lacan est né en 1901 dans une famille aisée de la classe moyenne et fut formé comme médecin. D'abord attiré par la neurologie, il l’abandonna rapidement, car les troubles de ses patients étaient pour lui trop ’’routiniers’’, comme l’explique sa biographe (qui sympathise clairement avec son manque de sensibilité). Si le compte-rendu d’Elisabeth Roudinesco est exact, il dut avoir échoué sa première présentation de cas devant la Société Neurologique : le malade, écrit-elle, avait un soi-disant ’’syndrome pseudo-bulbaire de la moelle épinière’‘— une impossibilité neurologique. (La naïveté avec laquelle Roudinesco présente toutes sortes d’âneries cliniques rend la lecture de ce livre particulièrement désagréable pour un médecin.) Quitter la neurologie fut à l’évidence un choix de carrière avisé. Malheureusement, bien qu'il lui manquât les qualités requises pour un Docteur à moitié convenable —par exemple la bonté, le bon sens, l’humilité, la perspicacité clinique et une solide connaissance—, Lacan n'a pas complètement abandonné la médecine, mais seulement sa base scientifique. Il choisit la psychanalyse où, plutôt que d’avoir à élaborer des diagnostics, il pouvait les imposer.

Il s'est concentré sur Marguerite Pantaine, une femme qui, dans son pathétique délire, avait essayé de tuer une actrice bien connue. Pendant un an Marguerite et lui furent, selon Roudinesco, ‘‘inséparables’’. (Incarcérée, elle n’avait pas le choix). L'histoire alambiquée qu'il concocta à son sujet devint la base d’une théorie complète sur l'âme malade et constitua sa thèse de doctorat. Suivant la grande tradition de la psychanalyse, ‘‘il n’écouta’’, écrit Roudinesco, ‘‘d'autres vérités que celles confirmant ses propres hypothèses’’. Plus précisément, ce qui confirmait son hypothèse devenait la vérité : ‘‘il projeta sur elle non seulement ses propres théories sur la folie chez la femme, mais aussi ses propres fantaisies et obsessions familiales’’. Pour ce viol d'une âme, on honora Lacan d’un doctorat et sa réputation fut établie. Jusqu’à la fin de sa vie, Marguerite lui en voulut amèrement de l'avoir exploitée. À juste titre : les folles théories de Lacan, en partie volées à Salvador Dali, ont probablement prolongé son incarcération. Pour ajouter l'insulte à l’offense, il ‘‘emprunta‘‘ tous ses écrits et ses photographies et refusa de lui restituer un seul document.

Lacan publia peu de nouveaux cas personnels. Il recycla plutôt ceux bien connus de Freud, poursuivant son but avoué de restaurer la vérité des idées de Freud, qu'il croyait avoir été dévoyées par ses fidèles. Sans s’encombrer des faits, il exalta et promulgua librement ces grandes idées, invérifiables et obscures — trop difficiles à comprendre, même pour Mélanie Klein — qui firent de lui une superstar internationale, puis furent vénérées par ses adeptes et qui sont fondamentales pour les défenseurs de la Gnose. Ses doctrines — un verbiage confus qu’il soutirait, souvent sans le reconnaître, à des auteurs dont les disciplines lui étaient étrangères, écrit dans un jargon ampoulé et avec des néologismes opaques — furent comme ces taches d'encre de Rorschach dans lesquelles on peut interpréter n’importe quoi. Les idées de Lacan étaient immunisées contre l’évaluation critique par son style, qui était, soutient Roudinesco, ‘‘une dialectique entre présence et absence alternant avec une logique de l'espace et du mouvement’’.

Mais l'appui le plus puissant pour ses doctrines découlait de l'aura entourant sa personne. Lacan était un beau dandy et, comme nombres de psychopathes physiquement attirants, il était capable d’inspirer l’amour inconditionnel. Il exploita ce pouvoir jusqu’à l’extrême pour alimenter son goût immodéré de richesse, de gloire et de sexe. Il tenait ses disciples, qui ‘‘l'adoraient comme un Dieu et traitaient ses enseignements comme de saintes écritures’’, dans une crainte permanente de l'excommunication : son absence était une catastrophe ontologique égale à la carence de Dieu. Quiconque tombait sous le charme du Maître perdait tout sens critique.

Il justifiait son terrorisme intellectuel par l’idée qu'il était entouré d’ennemis contre lesquels il devait lutter. Les forces d'occupation allemandes furent des ennemis qu’il évita évidemment de combattre pendant la deuxième guerre mondiale. Demeuré en France, il s’organisa pour être totalement à l’abri et jouir d’une situation bien confortable. Selon Jean Bernier, un admirateur, il pensait que ‘‘les événements que l'histoire le forçaient à affronter ne devaient avoir aucun effet sur son mode de vie, comme il convient à un esprit supérieur’’. En tant que médecin, il profitait de nombreux privilèges et il en fit bon usage.

Les principales batailles de sa vie se déroulèrent donc en temps de paix, notamment contre l'Association Internationale de Psychanalyse (IPA), dont il fut finalement exclu en 1963. Lacan a dépeint cette excommunication comme le résultat d’un conflit idéologique entre la vieille école, et les vrais disciples progressistes de Freud qu’il représentait. En réalité la cause de l’exclusion fut son avidité. Car il lui fallait maximiser la procession de ses patients pour financer son train de vie somptueux. (Il est mort multimillionnaire.)

Il commença par raccourcir ses séances, jusque dix minutes à peine, sans pour autant réduire ses honoraires en proportion. Malheureusement, le dogme freudien a fixé la durée minimale d'une rencontre à 50 minutes. Lacan fut donc sermonné à plusieurs reprises par l’IPA. Selon Roudinesco, il affirma dans plusieurs conférences à la Société Psychanalytique de Paris que des séances plus courtes  avaient le mérite de produire un sentiment bénéfique de frustration et de séparation chez le patient, ‘‘transformant la relation de transfert en dialectique’’ et ‘‘réactivant le désir inconscient’’.

En outre, il mentait à l'IPA sur la durée de ses séances. Malgré ces manœuvres dilatoires visant à rassurer, il fut réprimandé et prié de partir. Face à une perte de revenus, il institua sa propre École Française de Psychanalyse, sur laquelle il exerçait un pouvoir absolu. Son travail, affirme Roudinesco, ‘‘se concentra sur le désir, le transfert et l’amour, et tous ces sentiments en vinrent à converger vers la personne de Lacan lui-même’’.

Dès lors, il pouvait tenir des séances aussi brèves et aussi coûteuses qu'il le souhaitait. Même quand elles furent écourtées jusqu’à une ou deux minutes, il recevait fréquemment son tailleur, sa pédicure et son coiffeur tout en conduisant ses analyses. Dans les dernières années, le processus d’abrègement atteint sa conclusion naturelle à travers la ‘‘non-séance’’, durant laquelle ‘‘le patient n'était autorisé ni à parler ni à se taire’’, car Lacan ‘‘n'avait pas de temps à perdre avec le silence’’. L’avant-dernière année de sa vie, il recevait en moyenne 80 patients par jour grâce à ces non-séances. Les non-séances étaient probablement un progrès par rapport aux séances, dans lesquelles, désinhibé par la démence, il donnait libre cours à son mauvais caractère, s’enrageait contre les patients, les frappait ou leur tirait les cheveux à l’occasion.

Les conséquences calamiteuses de son type de soins étaient entièrement prévisibles : ses clients se sont suicidés à un rythme qui aurait dû alarmer tout homme doté d’un amour-propre moins robuste. Il prétendit que c'était en raison de la sévérité des cas qu’il acceptait, mais il se pourrait que ce taux eût quelque chose à voir avec sa façon de commencer, puis d’interrompre l'analyse sur un coup de tête, et de rejeter parfois sans préavis des patients qui étaient sous ses ‘‘soins‘‘ depuis des années. Le brillant ethnologue Lucien Sebag s'est suicidé à 32 ans, après avoir été brutalement largué par Lacan qui voulait coucher avec sa fille adolescente.

Le Dr Lacan s’encombrait rarement de scrupules moraux très délicats. Il choisissait souvent ses maîtresses parmi ses analystes en formation (vulnérables, de surcroît, parce qu’elles dépendaient aussi de lui pour s’honorer du droit de pratiquer l’analyse lacanienne) et également parmi ses analysantes quotidiennes. Pour sa défense, Roudinesco signale que Lacan ne s'est jamais livré à des contacts physiques dans ses cabinets de consultation. On peut suspecter qu’en raison de la forme du divan de l’analyste, cette retenue ait été dictée par des contraintes physiques plutôt que morales.

 

Sur le principe du credo ut intelligam ses disciples l’ont toujours cru, même quand, durant les dernières années, il souffrait manifestement d’une démence vasculaire. Il devint obsédé par une figure mathématique particulière, appelée nœud Borroméen, dans laquelle il voyait la clef de l'inconscient, de la sexualité et de la condition ontologique du genre humain. Ses fantaisies pseudo-mathématiques, pseudo-logiques — sommet de la science du culte de l’avion-cargo de son école — exposées lors d’interminables séminaires, torturaient l’esprit de sa congrégation, qui souffrait épouvantablement de son incapacité à leur donner le moindre sens. L’école se sentait indigne de son Maître. Même ses épisodes d'aphasie, conséquences de ses mini-infarctus, ont été considérés comme des ‘‘interprétations’’, au sens technique, devant transmettre la ‘‘signification latente de ce que l'analysant a dit et fait’’. Quand vers la fin il devint sourd, et que ses réponses furent encore plus discordantes par rapport à ce qu’on lui disait, elles occasionnèrent parmi ses disciples des débats prolongés sur la signification de ses paroles et de ses actes. Même durant la dernière année, Lacan, l’esprit totalement absent, était toujours invité aux réunions ‘‘pour légitimer ce qui était fait en son nom‘‘ et ‘‘les gens influençables l’entendaient parler dans son silence’’.

 

Lorsqu’il mourut en 1981 une guerre générale éclata parmi ses disciples. En l’espace d’une décennie, 34 associations nouvelles s’affirmèrent incarner le véritable esprit de Jacques Lacan, et représenter les uniques héritières de sa propriété intellectuelle. Aujourd’hui encore, plus de 15 ans après sa mort, cet extraordinaire charlatan inspire toujours l'adulation des personnes vulnérables et crédules.

Roudinesco, qui répand suffisamment de ragots pour pendre Lacan dix fois, semble tout lui pardonner en raison de son ‘‘génie‘‘ comme clinicien et penseur. Elle ne met pas davantage en doute une seule de ses idées fondamentales, alors que son livre, qui compte pourtant 500 pages, dédaigne de les exposer de façon cohérente et n’offre pas la moindre évidence en leur faveur : elle est trop préoccupée par les divisions, les schismes et les influences. Apparemment, le fait que ce soit Lacan qui les ait pondues est une preuve suffisante de la vérité des doctrines associées à son nom.

 

Son héritage extravagant se perpétue également en des lieux éloignés de ceux où il traumatisa ses patients, ses collègues, ses maîtresses, ses femmes, ses enfants, ses éditeurs, ses rédacteurs et ses adversaires — dans les départements de littérature où les adeptes essaient même encore aujourd’hui de trouver, ou prétendent avoir trouvé, un sens à ses enseignements gnomiques sans fondement, et les infligent aux étudiants perplexes. Aleister Crowley, le penseur du 20ème siècle à qui Lacan ressemble le plus, n'a pas été aussi chanceux après sa mort.

Les lacaniens peuvent arguer que le grand édifice des Écrits n'est pas miné par les révélations sur sa vie. Les idées du Maître devraient être jugées à leur seul mérite. Toutefois, en absence de toute base logique ou de preuve empirique, la valeur de sa pensée repose presque exclusivement sur l'autorité de l'homme. Apprendre que Lacan était en réalité un Psy venu de l'Enfer n'est pas, à vrai dire, une découverte inutile. La biographie de Roudinesco devient ainsi un ouvrage libérateur pour ces étudiants qui, forcés par des enseignants admirateurs qui ne font même pas la différence entre la margarine et le beurre, essaient de comprendre et de donner un sens à son non-sens. Cet acte révélateur est d'autant plus fascinant qu’il découle du travail d’un disciple, et donc involontaire pour une bonne part.

 

 

L’article original de Raymond Tallis ‘‘The Shrink from Hell’‘ —qu’on trouvera dans la section anglaise de www.psychiatrie-und-ethik.de — a paru le 31 octobre 1997 dans le Times Higher Education Supplement, p. 20. Ce texte fut repris dans le recueil des textes de R. Tallis, The Raymond Tallis Reader, édité par Michael Grant, introduction et commentaires © Michael Grant 2000; chapitres 1-16 © Raymond Tallis 2000. Version française de Eric Coulombe, révisée par Jacques Bénesteau (mars 2005).