Jacques Bénesteau

L’admirable Bruno Bettelheim.

(août 2003)

 

 

Le destin du « Dr. B » est une parfaite illustration du pouvoir dissociatif du freudisme désinformateur. La présentation emphatique, par d’innombrables ouvrages et articles élogieux, firent de ce personnage d’abord une gloire de l’édition, dans la presse populaire, ensuite une vedette de la télévision pour la diffusion de masse. L’homme Bettelheim adhéra à cette valorisation cathodique et graphique : tous avaient à y gagner, et se justifiaient réciproquement dans la communauté virtuelle.

 

Il fallut attendre le suicide de Bruno Bettelheim, qui s’asphyxia en mars 1990 dans un sac en plastique, pour que l’on osât rendre publique un autre message. De nombreux périodiques publièrent des lettres sur celui qui avait pu, tout en prétendant proscrire ces comportements, recourir à la violence physique dans son activité thérapeutique sur la personne des malades, agresser les familles et terroriser ses collaborateurs pendant les trente années de son règne sur l’école orthogénique de Chicago. Il était un tyran, mais aussi, comme vont le révéler les enquêtes biographiques de Paul Roazen en 1992 puis de Richard Pollak en 1997, un mythomane et un mystificateur, « une invention flamboyante de soi-même ».

 

D’abord il s’était fabriqué un rôle de Juif résistant, un modèle de correction politique qui donnera des leçons de courage à ses coreligionnaires présumés passifs sous la terreur nazie. Dans l’immédiat avant-guerre Bettelheim aurait, de ci de là, distribué de dangereuses conférences antinazies en Autriche et en Allemagne puis, après l’Anschluss, été capturé lors d’une tentative d’évasion, dans un avion moteurs en marche, et enfin été torturé pendant trois jours. En réalité il n’avait pas été impliqué dans la résistance, ni été directement concerné par les événements, n’avait pas quitté le territoire autrichien, et était davantage occupé à décrocher un diplôme indispensable à une carrière académique à laquelle il songeait depuis 1926. Il fut arrêté en mai 1938 parmi 2000 personnes parce qu’il était juif, et non du fait de sa résistance intellectuelle contre l’occupant. De juin à septembre 1938, à 35 ans, il fut prisonnier au camp de concentration de Dachau, puis jusqu’en avril 1939 à Buchenwald, et s’installa sur le continent américain un mois plus tard. Une soi-disant enquête tirée de son expérience concentrationnaire, que Bettelheim publia en 1943, le fera considérer sa vie durant comme un expert en psychologie des conditions extrêmes, en dépit des protestations vigoureuses des vrais spécialistes et des rescapés des camps. Il y proclame avoir interrogé plus de 1500 prisonniers pendant ces dix mois et demi d’incarcération, ce qui était matériellement impossible.

 

Tout le monde sait, depuis 1978, que sa « psychanalyse des contes de fée » est un plagiat, de l’aveu même de son véritable auteur, Julius Heuscher. Mais ce livre continue de se vendre sous le nom de Bruno Bettelheim.

 

Toutefois, les plus formidables morceaux de bravoure dans l’imposture et l’escroquerie vont être en premier lieu ses curriculum vitae, et en second lieu la fiction, nécessaire à son idolâtrie, d’une réussite thérapeutique dans le domaine original de l’autisme.

Un dossier de candidature à l’université de Chicago forgea durant l’été 1942 l’illusion d’un passé grandiose s’ajoutant à l’invention d’une résistance antinazie, dans un palmarès destiné à duper les naïfs, dont il modifiera les éléments à plusieurs reprises en fonction des besoins.

 

Bettelheim se proclame membre de la Société de Musique Moderne de Vienne, personnellement conduit par Arnold Schönberg, et associé de recherche en histoire du théâtre pendant de nombreuses années. Il assure avoir pratiqué la peinture et la sculpture sous la direction des meilleurs artistes du moment. Attaché au Bureau d’Architecture de Vienne, professeur de philosophie et d’histoire de l’art à l’université, et assistant de recherche en antiquités romaines du musée de la capitale, il aurait voyagé en Europe et en Asie mineure pour effectuer des fouilles archéologiques.

 

Quand Bettelheim affirme avoir été étudiant à l’université de Vienne pendant quatorze années, il n’exagère que de dix ans pour couvrir la période durant laquelle, sans discontinuer, il remplaça en fait son père, dès 1926, dans une entreprise de commerce de bois. Il se dit détenteur de doctorats en philosophie, en histoire de l’art, en psychologie, avec mentions suprêmes « summa cum laude », mais n’eut, en mai 1937, qu’un diplôme en esthétique du paysage (prétendument inspiré par le freudisme) sans aucune mention. Le doctorat de philosophie était alors, en février 1938, automatiquement attribué sans thèse pour couronner des études générales à la faculté. Il s’ajouta quelques enseignements de psychologie, vite interrompus par l’invasion.

 

Bettelheim avait, comme d’autres, détruit ses documents et correspondances, et répugnait à fournir quelques détails biographiques précis mais jouissait de la confiance illimitée de ses admirateurs complaisants, à défaut de celle de son entourage. Ces assemblages mensongers, qui lui permirent d’abord d’accéder au monde académique (Rockford College, Chicago), longtemps non vérifiés et indiscutables, sont ensuite devenus officiels.

 

Mais ce montage n’était pas suffisant : il lui faudra l’épaissir en couches successives, car l’école orthogénique de Chicago va s’offrir à lui à l’automne 1944. La proie est facile. Il certifie alors aux autorités qu’il possède également des compétences en psychologie sociale et en éducation spécialisée dans l’enfance inadaptée, et avoir enseigné ces disciplines puis dirigé des recherches en Autriche pendant douze ans, jusqu’à sa capture. Puis il se fabrique le passé, politiquement correct à l’époque et avec le romantisme convenable, d’un psychanalyste formé à l’école de Vienne.

 

Le jeune étudiant Sigmund Freud aurait fréquenté un oncle de Bruno Bettelheim, puis ces deux camarades auraient fait leur service militaire ensemble (en 1886, au moment où les futures premières générations de psychanalystes étaient en culottes courtes, sinon en couche-culottes)... Des parents de Bettelheim étaient, bien entendu, des habitués de la famille de Sigmund Freud. Bettelheim lisait Freud en cachette dès l’âge de 13 ou 14 ans sous les draps ; il fut parmi les premiers et aussitôt converti au freudisme. Puis il avait posé sa candidature à l’Institut Psychanalytique de Vienne au milieu des années trente. Lors d’une séance de contrôle de ses qualités, en présence d’Anna Freud et de Paul Federn qui hésitaient tous deux, la porte de la salle se serait soudain ouverte pour faire apparaître le maître des lieux. Freud le père s’exclama alors : « voilà exactement l’homme qu’il nous faut...! » Effectivement. C’est Lui qu’il nous fallait. Mais il n’y a aucune trace de cet événement.

 

On soutient qu’il aurait entamé une analyse quelque part entre 1926 et 1936 — à l’époque où il était en fait absorbé par son entreprise de bois. Bettelheim assura d’abord qu’il subit une analyse intensive pendant plusieurs années, mais en réalité il n’a pas bénéficié d’une formation analytique, ce qu’il confirmera lui-même lors d’une entrevue de 1988, publiée après sa mort.

 

Bettelheim n’a jamais été reconnu comme psychanalyste par les milieux officiels, lesquels l’avaient enregistré en tant que « membre non thérapeute », et le laissèrent malgré tout exercer la psychanalyse, contrairement à leurs propres règles car il n’était pas non plus médecin.

 

Il devint en quelques années le Pape de la psychanalyse des enfants, en particulier de ceux atteints du syndrome de Kanner, ou autisme infantile.

Il fit croire qu’il s’était occupé d’autistes dès le début des années 1930, avant tout le monde et avant même la définition du désordre « autisme infantile » par Kanner en 1943. En réalité sa femme Regina, éducatrice d’enfants, et lui-même, avaient hébergé de 1931 à 1938 une jeune fille handicapée, Patricia Lyne, venue des États-Unis se faire soigner, faute de mieux, par les milieux psychanalytiques viennois. Bruno Bettelheim fut le seul, et beaucoup plus tard, à qualifier d’autiste cette enfant. Il ne s’occupa jamais personnellement de l’enfant, mais assurera pourtant l’avoir fait et que grâce à ses soins elle acquit le langage… alors qu’elle le possédait déjà en arrivant à Vienne à 7 ans. Pour faire bonne mesure il ajoutera à son palmarès un autre enfant autiste, ensuite plusieurs autres, en fonction des besoins, tous prétendument améliorés par son intervention dès les années trente, alors que Patricia Lyne fut la seule accueillie par les Bettelheim, et n’a jamais été diagnostiquée « autiste » par les spécialistes ni reconnue comme telle par ceux qui l’ont rencontrée.

La Forteresse Vide, publication de 1967 qui rendra Bettelheim célèbre en Europe, fait la synthèse de ses réflexions sur l’autisme.

L’auteur s’aventure dans l’étiologie de la maladie, et les prodigieux triomphes de sa méthode garantissant des réussites thérapeutiques dans 80% des cas, ce qui évidemment mérite toutes les félicitations dithyrambiques car aucun traitement au monde n’a encore à ce jour pu prétendre à un tel succès. Les résultats de l’école orthogénique sont inouïs, meilleurs que ceux de la concurrence de l’époque.

 

Bettelheim se réclame d’un total de 46 autistes. Il affirme que sur les 40 patients pour lesquels il a suffisamment de recul, 32 (soit 80% du groupe suivi) ont évolué de façon très satisfaisante, et plus de la moitié d’entre eux (17) peuvent être considérés comme « pratiquement guéris ».

 

Tous ces chiffres sont très étranges, comme le montre Patrick Zimmerman (mais seulement en 1991 !) après avoir compilé tous les dossiers des anciens résidents de l’institution. Entre 1944 et 1973, sur les 220 résidents que compta au total l’école orthogénique de Chicago pendant les trente années du règne de Bruno Bettelheim, seulement 13 pensionnaires purent recevoir le diagnostic d’autisme infantile et encore en recourant à une acception très large dans sa définition. Zimmerman montra que l’immense majorité des patients présentaient encore des perturbations sérieuses, évaluées par des critères objectifs au moment de la sortie de l’établissement, et que leur évolution ultérieure ne justifia absolument pas les prétentions de son directeur nécessairement informé de ces évidences.

 

Nous n’avons toujours aucune preuve, au début du 21ème siècle, qu’un seul patient souffrant d’autisme ait été simplement amélioré par un seul freudien.

 

Comme ses prédécesseurs, Bruno Bettelheim s’était créé des patients, une méthode thérapeutique sans égale, et les effets correspondants. Il restait à inventer les causes originales ad hoc.

 

Après avoir donné aux parents d’autistes un formidable espoir de guérison, il les accable puis les anéantit. Pour Bettelheim les enfants sont normaux mais rendus autistiques par un défaut d’amour dont les parents sont responsables, surtout la mère. L’expert aux compétences universelles, que tous ses lecteurs désinformés avaient des raisons de croire, n’hésite pas à assimiler aimablement la triste condition de ces enfants à celle des prisonniers des camps de concentration. Et les parents sont rapprochés des gardiens nazis, car le désir destructeur des uns et des autres est le même dans les deux cas. Ce n’est pas une bactérie, ce n’est pas un virus, mais la mère « mortifère » qui est la source de cette destruction mentale. Il conviendra donc de séparer les autistes de leurs redoutables mères pathogènes —c’est l’opération de la « parentectomie » !— et compenser le déficit d’amour par la thaumaturgie analytique adéquate, toujours sans rivale, celle de Bruno Bettelheim. Parce que le freudisme est toujours meilleur que les parents.

 

Il y avait quand même là, outre l’imposture et la misogynie, un manque cruel d’empathie et de compréhension à l’égard de ces familles, car il est tout à fait extraordinaire qu’à aucun moment on n’envisageât que les parents puissent être affectivement perturbés par les souffrances de leur enfant malade, ou par la culpabilité dont on les accablera pendant des années. Richard Hunter, psychiatre et historien de la psychiatrie, avait noté en 1972 qu’il n’y pas d’autre spécialité que la psychanalyse qui ait autant blâmé les patients pour leurs maladies, et pour ses propres échecs thérapeutiques (Dolnick p.284). Fuller-Torrey, professeur de psychiatrie et longtemps haut responsable au National Institute of Mental Health des États-Unis, rappelle aussi que dans 125 articles de la littérature spécialisée en psychiatrie infanto-juvénile, inspirés par le dogme freudien de 1970 à 1982, les mères sont rendues responsables de 72 sortes de désordres mentaux chez leurs enfants ; aucune mère n’est déclarée émotionnellement intacte, alors que la plupart des pères le sont.

 

La contradiction évidente entre d’une part les travaux méthodiques sur l’autisme, consciencieux, plus modestes dans leurs prétentions, réalisés par différentes équipes dans le monde et aisément accessibles dans la publication internationale depuis de nombreuses années, et puis d’autre part la légende indispensable à la politique psychanalytique, n’a pas encombré l’esprit critique. Il est clair en tout cas que Bettelheim a menti sur son propre personnage, sur le contenu de ses travaux, et qu’on l’a considéré, à juste titre, comme un véritable héritier de Sigmund Freud, à lui seul un condensé du freudisme : il fut d’emblée bien nécessaire.

 


Références:

 

BéNESTEAU (J.) 2002. Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire. Mardaga.

FULLER TORREY (E.) 1992. Freudian Fraud: The Malignant Effect of Freud’s Theory on American Thought and Culture. Harper Collins.

KANNER (L.) 1943. Autistic Disturbances of affective Contact. Nerv. Child, 2: 217-250.

DOLNICK (E.) 1998. Madness on the Couch: Blaming the Victim in the Heyday of Psychoanalysis. Simon & Schuster.

POLLAK (R.) 1997. The Creation of DR. B.: A Biography of Bruno Bettelheim. New York, Simon & Schuster (Touchstone Book Edition,

1998). (Trad. Fr. Agnès Fonbonne : Bruno Bettelheim ou la fabrication d'un mythe. 2003, Les empêcheurs de penser en rond.)

ROAZEN (P.) 1992. The Rise and Fall of Bruno Bettelheim. Psychohistory Review, (Spring 1992): 221-250.

ZIMMERMAN (P.) 1991. The Clinical Thought of Bruno Bettelheim: A Critical Historical Review. Psychoanalysis and Contemporary Thought, 1991 (vol. 14) n°4: 685-721.