Les faux souvenirs du trauma

Robert Wilcocks

Critique des livres de :

Richard J. McNally, Remembering Trauma, Cambridge (Mass), The Belknap Press of Harvard University Press, 2003. pp. 420. ISBN 0-674-01082-5.

Harrison G. Pope Jr, Psychology Astray: Fallacies in Studies of « Repressed Memory » and Childhood Trauma. Boca Raton (FL). Upton Books, 1997. pp. 139. ISBN 0-89777-149-4.

 

[Version française par Eric Coulombe, revue par Robert Wilcocks. On lira l’original de ce texte dans la section anglaise de  www.psychiatrie-und-ethik.de ]

 

 

Il y a d’un quart de siècle, Elisabeth Loftus publiait un premier article d’importance montrant les difficultés de compter, au tribunal, sur des souvenirs précis et sur le dangereux pouvoir d’invasion des questions directives, lors de la comparution des témoins oculaires.[i] Les quatre recherches bien structurées qui font l’objet de cet article ne concernent ni le traumatisme, ni le sexe, ni même la mémoire en soi. Elles analysent plutôt en détail la perception des événements et les manières dont la remémoration de cette perception peut être « reconstruite » après l’événement, conformément aux questions tendancieuses de l’interlocuteur posées au témoin de manière à suggérer la réponse.[ii] La raison pour laquelle ce premier article est toujours essentiel vient de ce qu’il aborde des questions fondamentales (sur l’exactitude du souvenir et de son compte-rendu) qui ont émergé au cours des dernières années (en gros, à partir des années 1980), pendant l’époque dite des « guerres sur la mémoire ».[iii] Elisabeth Loftus, aujourd’hui de l’Université de la Californie, à Irvine, est devenue depuis un des principaux chercheurs dans le domaine fortement politisé des prétendus « souvenirs refoulés ». En 1994, elle publiait, avec Katherine Ketcham, The Myth of Repressed Memory, un travail[iv] cité autant par McNally que par Pope.

Harrison G. Pope Jr est professeur de psychiatrie à la Faculté de médecine de Harvard et directeur du Laboratoire de psychiatrie biologique à l’hôpital McLean de Belmont, au Massachusetts. Son petit livre (pas plus de 139 pages) fut acclamé partout dans le monde pour sa clarté, sa lucidité et son intégrité intellectuelle. Comme feu Stuart Sutherland, psychologue britannique, le soulignait dans Nature: « l’analyse rigoureuse que Pope fait des sources d’erreur possibles devrait être utile aux futurs épidémiologistes et, malheureusement, pour quelques-uns encore en fonction, ainsi qu’à d’autres disciplines des sciences sociales ».[v]

Comme son titre l’indique, Pope nourrit des doutes sur la réalité du « souvenir refoulé ». Son tout premier chapitre, « Repression by Any Other Name », fait référence à la célèbre déclaration de Sigmund Freud que la répression était « la pierre angulaire sur laquelle repose tout l’édifice de la psychanalyse »[vi], et tout au long de son petit livre, Pope soutient pertinemment que la répression des souvenirs – par opposition à l’amnésie ou la distraction – n’est pas une faculté humaine. Il réfute soigneusement les découvertes de Linda Meyer Williams (pp. 39-40, 61-62, 65-73) qui est, note Sutherland, « une des plus citées par les partisans de la mémoire refoulée ». Quant à savoir si la suggestion de Pope, que la « répression » soit une invention de 19ème siècle élaborée par l’École Romantique, se vérifie, cela relève d’un autre débat. Il se peut très bien que, dans la littérature de l’Europe occidentale au moins, il n’y ait eu aucune véritable évocation de « répression » avant la période Romantique. Les héros et héroïnes de Shakespeare, par exemple, peuvent souffrir de dépression, de somnambulisme, de cauchemars, de rêves visionnaires, d’un sentiment tourmenté de culpabilité (« Vous ne pouvez pas affirmer que je l’ai fait: ne brandissez pas ces cheveux pleins de sang devant moi » Macbeth, III, iv, 50) etc; mais ils ne manifestent aucun signe de ce qu’on nomme aujourd’hui la répression. Ce que Freud désignait comme « la pierre angulaire de la psychanalyse » ne serait-il simplement qu’une fabrication du 19ème siècle n’ayant aucune valeur scientifique, ou simplement empirique? La réponse de Pope est un retentissant « oui ». Son écriture, sans jargon et délibérément populaire, attaque directement les multiples charabia avec lesquels les disciplines « d’aide sociale » s’adressent à leurs clients impuissants.

Richard McNally, du département de psychologie de la Faculté de Lettres de Harvard, publie, avec Remembering Trauma, ce qui restera probablement pendant longtemps le plus substantiel et le plus rigoureux travail de recherches sur le traumatisme et la mémoire. Ce livre, qui compte une bibliographie d’études scientifiques de près de cent pages et vingt-cinq pages de notes explicatives, est magnifiquement écrit, dans une prose descriptive claire, accessible au profane cultivé autant qu’à l’universitaire. Comme Pope et Loftus (qu’il cite), McNally a pris vraiment soin d’écrire un ouvrage clair et validé empiriquement sur l’épineuse question du « traumatisme » (Quelle en est la nature? Qu’implique-t-il? Comment survient-il? Combien y a-t-il de sortes de traumatismes? – des blessures diverses à la tête en passant par la variété des chocs émotionnels et existentiels, comme ceux, par exemple, subis par les anciens combattants du Viêt-Nam ou les survivants de l’Holocauste) et de la « mémoire » (Peut-elle être « refoulée »? Peut-elle, après avoir été « réprimée », être « rappelée », Peut-elle être « fabriquée »?). De « faux souvenirs » peuvent-ils être implantés? Comme le note Elisabeth Loftus de manière amusante dans une entrevue récente au New Scientist[vii], elle a bel et bien réussi à implanter de faux souvenirs. Ils existent, ils peuvent être fabriqués. Et l’exemple qu’elle propose est celui, heureusement irréfutable, « de se rappeler » avoir serré la main de Bugs Bunny à Disney World! (Bugs, le lapin plein d’esprit, dois-je le souligner à ceux qui l’ignorent, est un personnage du concurrent Warner Brothers et il est donc peu probable de le croiser sur le site de Disney.)

McNally entame judicieusement son livre par une revue approfondie de ce qu’il appelle « les intrigues entourant le traumatisme ». Il est pleinement conscient du terrain miné par les idées reçues sur lequel il avance. Mais il croit à la recherche scientifique empirique et au compte-rendu honnête et, dans un sens, son livre plaide implicitement en faveur de la liberté de parole, l’argument splendide de Milton dans son Areopagitica:

« Bien que tous les vents des doctrines soient libres de circuler sur la terre, et la Vérité se tenant sur leur chemin, nous lui causons préjudice à douter de sa force, en réglementant et en censurant. Laissez-la se débattre avec le Mensonge; qui a déjà vu la Vérité mise à mal, dans un affrontement libre et ouvert? »

Citant ce premier chapitre, la psychologue Carol Tavris écrit, dans son excellente critique du Times Literary Supplement:

Qu’est-ce qu’un traumatisme et pourquoi certaines personnes continuent-elles à éprouver des symptômes émotionnels quand la plupart se rétablissent? McNally résiste à la tentation de ménager la chèvre et le chou, avec des propos tels « les souvenirs résurgents se manifestent plus souvent que certaines personnes ne le pensent, mais moins que d’autres le croient ». Non-sens, dit-il. Certaines personnes pensent que la terre est ronde alors que d’autres peuvent dire qu’elle est plate, mais « ni la science ni la raison n’exige que nous concluions que la terre est oblongue ». Il n’y a aucun compromis oblong dans Remembering Trauma, uniquement les conclusions les plus rigoureuses, basées sur ce que les preuves démontrent, ou ne démontrent pas.[viii]

 

Une des grandes forces du livre de McNally est son inlassable réfutation des recherches adverses, dont il souligne, dans chaque cas, les défauts en s’appuyant sur de solides preuves. À cet égard, son entreprise monumentale se rapproche de l’esprit des digressions plus limitées de Harrison G. Pope Jr. La recherche contraire à ses propres découvertes scientifiques et cliniques non seulement n’est pas ignorée, mais elle est entièrement présentée et soigneusement critiquée (d’une manière que Milton aurait admirée). La vérité se dresse effectivement « sur son chemin » dans ce livre extraordinaire.

Dans son deuxième chapitre, « How we remember », McNally nous rappelle la différence entre la recherche et « les spéculations de salon » et soulève la question de la mémoire proprement dite, sans tenir compte du contexte ou des circonstances. Comptant 50 pages, c’est le plus long chapitre du livre; c’est aussi le plus exigeant techniquement et le moins anecdotique, mis à part les références au célèbre « H.M », « qui avait subi une lobotomie temporale bilatérale pour traiter son épilepsie sévère. Les chirurgiens avaient enlevé son amygdale et presque les deux-tiers de son hippocampe, des structures logées profondément dans les lobes temporaux du cerveau. L’épilepsie de H.M s’est améliorée, mais il devint presque totalement incapable de se rappeler quelques faits ou événements nouveaux que ce soit… Sa mémoire, pour une grande partie de l’information stockée avant sa chirurgie, restait intacte et il pouvait conserver une information nouvelle environ 30 secondes. Mais dès que son attention changeait d’objet, il oubliait instantanément tout ce qui occupait son esprit juste auparavant. C’est-à-dire que H.M était incapable de transférer le contenu de sa mémoire à court terme vers sa mémoire à long terme ». (McNally, pp. 28-29)

En recourant à la métaphore de l’ordinateur (évidemment conscient de sa limite)[ix], McNally examine les différents aspects de la « mémorisation » d’un événement. Il parle des distinctions entre « la mémoire déclarative » et « la mémoire non-déclarative » (dont la mémoire épisodique et la mémoire sémantique représentent deux formes). En ce qui concerne la question de « l’amnésie infantile », McNally adopte la position depuis longtemps défendue par les neurologues et les neuro-psychologues, à savoir que le cerveau immature de l’enfant en bas âge « n’enregistre pas » (ou plutôt, ne peut pas enregistrer) de souvenirs d’événements à long terme, de quelque manière que ce soit. En revanche, cela ne le conduit pas à immédiatement confronter le freudisme doctrinaire, puisque les trois chapitres suivants traitent respectivement de: « qu’est-ce qu’un traumatisme psychologique? »; « la mémoire du traumatisme »; et « les mécanismes de la mémoire traumatique ».

Ce n’est qu’au chapitre 6, intitulé « Theories of repression and dissociation », que McNally aborde en détails plusieurs des questions soulevées par l’histoire de la « théorie de la séduction » de Freud et de son abandon ultérieur. Il s’appuie pour une large part sur les nombreux articles bien documentés, et traitant à fond du freudisme, de l’historien britannique Allen Esterson. À mon avis, le ton de McNally est réservé; malgré tout, il est à l’évidence irrité par l’enchevêtrement fabuleux des mensonges de Sigmund Freud (à ses patients, à ses pairs, au public en général), qui ont provoqué tant de souffrance psychologique – et aussi économique! – au siècle dernier. Il écrit, sur un ton incisif, à un certain moment:

L’idée que Freud écoutait tandis que ses patients se rappelait et laissaient émerger leurs souvenirs d’avoir été violé par leurs pères est un pur non-sens. Comme l’historien de la psychanalyse Allen Esterson [référence omise] le signale, les lettres de Freud à Fliess montrent que Freud a formulé sa théorie des souvenirs refoulés d’abus infantile causant l’hystérie avant « la découverte » de la moindre preuve d’inceste. Et aussitôt que Freud eut abandonné sa théorie de la séduction, il cessa « de découvrir » des souvenirs refoulés d’abus sexuel infantile. (McNally, p. 163)[x]

 

Son rejet accablant de toute valeur empirique à la fantasmagorie freudienne s’appuie sur la lecture complète de la littérature critique de l’histoire du mouvement psychanalytique, incluant des chercheurs comme Frank Cioffi (1972, 1984), Mikkel Borch-Jacobsen (1996), Malcolm Macmillan (1997), Han Israëls et Morton Schatzman (1993). McNally règle l’histoire du « complexe d’Œdipe » sans ménagements: « le camouflage [des mensonges touchant les séances d’analyses lors de l’hypothèse de la séduction] s’applique aux prétentions de Freud d’avoir découvert le complexe d’Oedipe, les fantaisies sexuelles infantiles inconscientes, et ainsi de suite chez ses patients, et à son utilisation de ces affirmations pour cacher les sources réelles de ces idées: sa technique suggestive et sa propre imagination débridée. » (McNally, pp. 167-168)

On passe tout naturellement à une section intitulée « Repression, suppression, and cognitive science » où McNally démonte adroitement les écrits qu’on peut qualifier de post-freudiens, ainsi que les pratiques de traitement des thérapeutes nord-américains modernes, toujours persuadés de la valeur des souvenirs « résurgents » d’abus infantile.[xi] Le fait que les victimes d’abus « n’oublient pas » leurs expériences, bien au contraire, s’avère particulièrement pertinent! Le problème est donc de comprendre ce qui peut s’enregistrer et de traiter les conséquences que ce matériel peut avoir sur la mémoire et la vie actuelle du patient. Une tout autre tâche, qui ne fait intervenir aucun concept de « répression »!

Le chapitre suivant, « Traumatic Amnesia », est le second plus long du livre et traite des problèmes de mémoire inverses de ceux discutés au chapitre 2. Ce chapitre est aussi crucial que le précédent pour comprendre la mémoire et il peut être profitable d’en simplement citer le premier paragraphe:

Parce que la question la plus contestée dans le domaine du traumatisme concerne la capacité des gens à souffrir d’amnésie après leurs expériences traumatisantes, il est essentiel de clarifier ce que signifie réellement l’amnésie. L’amnésie est une incapacité à se rappeler certains faits et événements qui ne peut être attribuée à l’oubli ordinaire. Ne plus simplement penser à quelque chose pendant un certain temps n’a rien à voir avec l’amnésie. Un diagnostic d’amnésie exige une incapacité à se souvenir. (McNally, p. 186)

C’est, en quelque sorte, le chapitre clef du livre. McNally est entièrement conscient des problèmes inhérents aux allégations « d’amnésie ». Il note, « démêler les causes organiques et psychogènes de l’amnésie peut être difficile, particulièrement quand les vecteurs physiques ou psychiques semblent relativement peu importants. Parfois, des facteurs de stress psychologique déclenchent une amnésie rétrograde chez une personne ayant un trouble neurologique préexistant, brouillant ainsi la démarcation entre causes psychique et organique ». (McNally, pp.186-187)

L’amnésie fait également partie du domaine médico-légal, où la tromperie consciente peut survenir. Que peut-on faire alors? Et comment une telle duplicité peut-elle être démasquée? McNally soulève la question: « … certains meurtriers se disent amnésiques face à leurs crimes. Certains peuvent feindre leur perte de mémoire, espérant s’attirer la clémence du tribunal ». (McNally, p. 187)

Est-ce que « l’amnésie psychogène » existe? Oui, répond McNally. Mais il propose toute une section dans ce chapitre qu’il intitule « Psychogenic Amnesia versus Traumatic Amnesia ». Il écrit, à propos de l’amnésie psychogène, que « le rétablissement de la mémoire exige rarement une psychothérapie. Les caractéristiques de l’amnésie psychogène classique diffèrent radicalement de celles des présumés souvenirs refoulés et résurgents d’abus ». (McNally, p. 189) Dans la section suivante, « Evidence Adduced for Amnesia for Trauma », McNally, citant le travail de Harrison G. Pope et ses collègues, soutient qu’il n’y a « aucune preuve convaincante que les gens peuvent bannir, et ensuite récupérer plus tard, des souvenirs d’événements terrifiants ». (McNally, p. 190) Il montre que les recherches publiées servant à démontrer le contraire ont été mal comprises et que, ce qui semble dans la littérature appuyer le concept « d’amnésie traumatique », en fait ne le confirme pas du tout.[xii]

L’esprit d’Elisabeth Loftus plane sur toute la section suivante « Amnesia for Sexual Abuse? ». Cette « question des plus litigieuses » est un véritable champ de mines où la formulation d’une mauvaise question (ou, peut-être, la mauvaise construction d’une question sincère) peut dévaster une recherche empirique et sérieuse de la vérité. McNally est conscient du dilemme de la mauvaise question, alliée à l’énoncé de fausses inférences des réponses. Il écrit :

Un sérieux problème dans ces études est la formulation de la question clef: on a demandé aux sujets s’il n’y avait jamais eu un moment où ils furent incapables de se rappeler l’abus. Une réponse affirmative implique que le sujet a essayé, sans succès, pendant un certain temps, de se rappeler avoir été abusé. Mais si une personne a réprimé tous les souvenirs d’abus, en vertu de quoi tenterait-elle, dans ce cas, de se les rappeler? Comment peut-on faire sens des réponses affirmatives à cette question? (McNally, p. 197)

Comment, en effet? Le chapitre suivant est judicieusement intitulé « False Memories of Trauma ». McNally traite des incidents désormais célèbres « d’enlèvement par des extraterrestres », « d’abus rituel satanique » et « d’abus rituel d’enfants » et termine par une section intitulée « Retractors ». Dans les dernières pages du chapitre, il écrit:

La croyance populaire qu’il faut exhumer la mémoire pour qu’un individu puisse se rappeler des expériences infantiles désagréables est tout simplement fausse. Les sujets des études ont parlé de plusieurs sortes de déclics (comme fonder une famille, le retour à son ancien quartier) qui leur ont rappelé l’abus auquel ils ne pensaient plus depuis des années. Bien sûr, le fait que le souvenir d’un traumatisme refasse surface en dehors d’une thérapie ne garantit pas son exactitude. Mais il peut éliminer une source possible de contamination mnésique —la psychothérapie suggestive. (McNally, pp. 258-259)

 

Je n’ai qu’une réserve à propos de mon admiration autrement sincère pour l’érudition, l’argumentation, la pure et heureuse santé mentale de ce splendide livre. Dans son chapitre final « Controversies on the Horizon », McNally se risque à investir le domaine de ce qu’on pourrait appeler la « psychiatrie comparative internationale », où il pose la question de la valeur multiculturelle d’un concept comme le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). Il s’inquiète d’un système de valeurs occidental imposé de manière inappropriée à d’autres cultures. Il écrit:

Par exemple, le fait que la chirurgie génitale féminine horrifie les habitants de l’Ouest, qui la considèrent comme une mutilation institutionnalisée et un abus, mais qui est estimée par les femmes africaines (Schweder 2000), nous rappelle de ne pas ignorer la culture en étudiant le traumatisme. (McNally, p. 283; mon accentuation)

En fait, elle ne suscite rien de semblable! (J’ai personnellement rencontré plusieurs « femmes africaines »[xiii] qui sont loin « d’apprécier » cette intervention.) Ce jugement dénote une naïveté culturelle de la part de McNally, qui n’a pas, je soupçonne, vécu et travaillé pendant des années en Afrique (comme je l’ai fait). Il dénote aussi, hélas, une certaine naïveté à propos de ce que les « droits de l’homme » signifient et impliquent. Les droits de l’homme sont, précisément, cela: des droits humains. Pas des droits « occidentaux », pas des droits « américains », pas des droits « européens »; mais des droits reconnus pour tous, sans égard à la culture. Si « droits » et « culture » s’opposent, alors les droits doivent toujours primer. Je les considère comme un droit « humain » qui n’a pas à être chirurgicalement agressé (avec ou sans anesthésie ou avec des instruments correctement stérilisés) pour une raison médicale quelle qu’elle soit; j’aimerais croire que, au fond de lui-même, McNally est d’accord avec moi. J’accepte que cet argument puisse être affreusement corrompu par nos post-modernistes verbeux actuels, qui soutiendraient qu’un cannibale a sûrement « le droit » de dévorer sa victime. Il ne l’a pas. Mais c’est un autre sujet de discussion. Comme s’exclamait « l’encyclopédie vivante » Samuel Johnson, dans un moment d’exaspération:

—« débarrassez votre esprit de ces notions creuses, Monsieur »!

 



[i] Elizabeth Loftus (1975), « Leading questions and the eyewitness report, » Cognitive Psychology, 7, pp.560-572.

[ii] La minutie de la linguistique, lorsqu’elle teste les « questions directives », se manifeste dans la méticuleuse attention portée à l’effet différent que peut avoir l’utilisation du pronom indéfini « un » plutôt que l’article défini « le ». Ce qui peut sembler sans conséquence ou n’avoir aucune importance aux yeux du lecteur ordinaire s’est avéré crucial (au cours des recherches complémentaires). Loftus écrit : « Pour la moitié des sujets, toutes les questions déterminantes ont débuté par les mots, « avez-vous vu un … » comme dans, « avez-vous vu un phare cassé? » Pour l’autre moitié, les questions clefs ont commencé par les mots, « avez-vous vu le … » comme dans, « avez-vous vu le phare cassé? » Ainsi, les questions ont différé seulement dans le recours à l’article, le ou un. On emploie « le » quand on assume que l’objet auquel on réfère existe et peut être familier de l’auditeur. Un investigateur qui demande, « avez-vous vu le phare cassé? » dit essentiellement, « il y avait un phare cassé. L’avez-vous vu? ». Sa supposition peut influencer la déposition d’un témoin. À l’opposé, le pronom « un » (indéfini) ne traduit pas nécessairement l’idée de l’existence. (Loftus, 1975, p. 562)

[iii] Voir par exemple Frederick Crews (1995). The Memory Wars: Freud’s Legacy in Dispute. New York: New York Review of Books.

[iv] E. F. Loftus & K. Ketcham. The Myth of Repressed Memory: False Memories and Allegations of Sexual Abuse. New York: St. Martin’s Griffin. [trad. fr. Le Syndrome des Faux Souvenirs, éditions Exergue 1997]

[v] Stuart Sutherland (1997), « Tales of memory and imagination, » Nature, 388, 17 July 1997, p. 239. C’est une double critique de Hystories: Hysterical Epidemics and Modern Culture par Elaine Showalter et Harrison G. Pope Jr., Psychology Astray, incorrectement désigné dans la version originale sous le titre Junk Psychology: Fallacies in Studies of « Repression » and Childhood Trauma. Le site Web de Nature a depuis publié une correction. Toutefois, la caricature de Birch qui accompagne cette critique parle d’elle-même. Le thérapeute mâle s’occupant des états de sa patiente allongée sur le divan: « vous avez des personnalités multiples, mais elles ont été enlevés par des extraterrestres. Je vous enverrai toutes leurs factures, cependant ».

[vi] Sigmund Freud. The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud. Traduit et édité par Strachey J. 24 vols. Londres: Hogarth Press, 1953-1974. Voir Vol. 14, p. 16. Il y a, incidemment, un sens (qui n’aurait pas été apprécié de Freud) selon lequel sa déclaration célèbre est non seulement parfaitement vraie, mais aussi la raison même pour laquelle n’importe quel traitement ne reposant que sur la théorie psychanalytique doctrinaire est appelé à échouer!

[vii] Elisabeth Loftus interviewée par Wendy M. Grossman, New Scientist, le 6 septembre 2003, p. 42. Cela n’a pas empêché la publication d’un élément de désinformation via la lettre d’un lecteur (Thomas Henretta de Meadville, en Pennsylvanie) dans le numéro du New Scientist du 27 septembre 2003. Elle commence par: « Le phénomène des faux souvenirs a été observé il y a plus d’un siècle par Sigmund Freud, lorsqu’il employa l’hypnose comme traitement secondaire à sa technique psychanalytique, alors en développement ». (Mes remerciements au Docteur Karel de Pauw, de Leeds (U.K), pour ce petit bout de texte.)

[viii] Carol Tavris, Just deal with it, Times Literary Supplement, August 15, 2003, pp. 10-11 (cette citation est tirée de la p. 10). Dans cet article, Tavris passe en revue non seulement le livre de McNally, mais aussi Out of the Dark: One woman’s harrowing journey to discover her past de Linda Caine et de son analyste jungien Robin Royston. La première phrase de Carol Tavris expose son opinion éclairée sur les deux ouvrages, avec son talent reconnu pour la concision bien ficelée: « Un de ces livres est le problème; l’autre, la solution ». Sa citation de McNally est cependant approximative. McNally écrit en réalité: « … mais un point de vue modéré de la question ne nous contraint pas de conclure que la terre doit conséquemment être oblongue. » (McNally, p. 4)

[ix] Elisabeth Loftus, dans l’entrevue mentionnée ci-dessus, suggère que l’analogie des années 1970-80 entre l’ordinateur et les fonctions de la mémoire cérébrale pourrait avoir atteint ses limites et que des découvertes neurologiques plus récentes, à propos de la localisation disparate des sites cérébraux de certaines fonctions de la mémoire, pourraient révéler que nos métaphores actuelles basées sur l’ordinateur sont inadéquates, sinon totalement à côté de la question.

[x] Ce n’est pas entièrement le cas; ou, plutôt, Freud continuait toujours à « exhumer » des souvenirs refoulés (voir le cas de Dora en 1901/1905), mais c’étaient alors des « souvenirs refoulés » de fantasmes sexuels infantiles. Que ces fantasmes sexuels aient été ceux de Freud, l’adulte obsédé, plutôt qu’une remémoration exacte de ses patientes (pour la plupart), est une raison, parmi d’autres, pour ignorer la psychanalyse comme traitement de choix.

[xi] Le passage de la « séduction » au « fantasme » chez Freud n’était pas, en réalité, un changement aussi majeur que certains l’ont imaginé, pour autant que les erreurs neurologiques de base de chacun soient concernées. Jusqu’à la fin de sa vie, Freud a cru que l’amnésie infantile était un produit du « refoulement » – bien qu’il n’y avait rien de suffisamment « mémorisé » pour être refoulé! Ce que Freud croyait être refoulé, cependant, n’était pas tant l’abus sexuel adulte que les souvenirs de masturbation infantile. Cette idée fut empruntée à son ami intime berlinois, l’ORL (oto-rhino-laryngologiste) Wilhelm Fliess, pour qui le terme latin abusus sexualis signifiait « masturbation » et non pas un abus chez l’adulte. Voir Robert Wilcocks, Mousetraps and the Moon: The Strange Ride of Sigmund Freud and the Early Years of Psychoanalysis (Lexington Books, Lanham MD, 2000), en particulier les chapitres 3 et 5.

[xii] L’exemple le plus frappant d’une lecture erronée nous vient de Brown, Scheflin, and Hammond (1998) qui « relient à tort des observations, issues de blessures physiques directes au cerveau, à un traumatisme psychique. Par exemple, ils déclarent que Dollinger (1985) a constaté que deux des 38 enfants étudiés après qu’ils aient vu la foudre frapper et tuer un de leurs amis, n’avaient aucun souvenir de l’événement (609-610). Cependant, ils ne mentionnent pas que les deux jeunes amnésiques avaient été foudroyés par des décharges latérales issues de l’éclair principal, étaient tombés inconscient et avaient failli être tués ». (McNally, p. 192; mon accentuation).

[xiii] À propos, qu’est-ce qu’une « femme africaine? » Cette expression en elle-même est un stéréotype facile, indigne de McNally. Les femmes du Soudan ne font pas face au problème de l’excision du la clitoris de la même manière que les femmes en Ouganda, par exemple. Et les femmes du Soudan du nord (musulman) ne considèrent pas l’intervention sous le même angle que les soudanaises chrétiennes ou païennes du sud. La question de la pression culturelle qui domine les droits humains a été ici grotesquement mutilée. Je parle uniquement en matière de métaphores linguistiques; pas d’atrocité réelle, humaine.

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