Luis Carlos Fernández: Exit Freud

Revue de psychoéducation, vol. 35, no 2, 2006, 444-454.

Luis Carlos Fernández

Exit Freud

Meyer, C. (Ed.) (2005). Le livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud. Paris : Éditions des Arènes, 831 p.

Il ne faut jamais sous-estimer la vitalité des croyances – true believers always die hard – et, prenant ses désirs pour des réalités, prédire hâtivement la fin des credo nuisibles dont on souhaiterait l’extinction. Ce sage conseil est sans doute à suivre particulièrement si l’on tient à se prononcer sur la survie du freudisme français, phénomène culturel qu’Elisabeth Roudinesco qualifie – non sans raison, hélas – de patrimoine national. François Roustang (1985), fin connaisseur et critique radical de la chose, pensait que le freudolacanisme ne survivrait pas à Lacan, mais en 1985, il devait amèrement conclure que ce baroque galimatias était « une illusion de grand avenir ». On ne peut pas dire qu’il ait eu tort. Vingt ans plus tard, la secte du « signifiant » occupe encore beaucoup de terrain hexagonal et, apparemment, arrive même à maintenir la rentabilité de ses franchises hispanophones.

Mais le vent tourne à coup sûr, et sous l’entêtante odeur de sainteté s’insinue déjà un relent de cadavre. On en voudrait d’abord pour preuve l’étonnante carrière du gros ouvrage collectif que je recense ici à froid, paru début septembre 2005 chez un  modeste nouvel éditeur parisien, et dont quelque 30 000 exemplaires furent vendus pendant les deux premiers mois de son existence. D’autres signes tout aussi peu équivoques portent à croire à un changement de régime éolien. Sous la plume d’Ursula Gauthier (2005a), Le Nouvel Observateur – indéfectible compagnon de route du freudisme jusque là – ouvrait aussitôt grand ses pages à cet étalement de noirceurs psychanalytiques, avec une bienveillance qui a puissamment contribué à en faire un événement éditorial. Mieux : commentant peu après ce geste inédit, Laurent Joffrin (2005), rédacteur en chef de l’hebdomadaire, déculottait publiquement la déviante curatrice dudit patrimoine :

Pour équilibrer notre dossier, nous avons d’abord fait appel à l’historienne de la psychanalyse la plus connue en France, Elisabeth Roudinesco, femme de grande capacité. C’est là que nos surprises ont commencé. Elisabeth Roudinesco a d’abord refusé de débattre avec un quelconque auteur du Livre noir. Elle nous a ensuite encouragés à passer sous silence purement et simplement l’ouvrage et à remplacer les extraits prévus par un long entretien avec elle. Le livre, disait-elle en substance, est politiquement louche, à la limite de l’antisémitisme. Accusation aussi grave que ridicule quand on connaît les auteurs du livre.

De mémoire de lecteur assidu, c’était une première, qui sonnait le glas de la complicité sans faille dont le milieu journalistique français avait toujours fait preuve. Quelques semaines plus tard, le même Obs (Toscer, 2005) révélait le grave soupçon de fraude qui pesait alors sur Jacques-Alain Miller, héritier de Lacan et chef de file de l’École de la Cause freudienne, et les détails de l’enquête fiscale dont il faisait l’objet. L’édification du lecteur non averti de cet aspect bien gaulois de la « cure » freudienne – guère abordé dans Le livre noir – justifie que l’on donne généreusement à lire les propos du journaliste :

Selon l’enquêteur du fisc, « sa clientèle serait très importante et essentiellement composée de ses étudiants et des membres des différentes associations qu’il anime ». Et l’agent des impôts d’évaluer les revenus de son activité d’analyste à environ 20 000 euros par mois. « Il est à noter que les consultations, comme il est d’usage chez les psychanalystes, sont exclusivement réglées en espèces », précise-t-il. Surprise : JAM n’a déclaré aucun honoraire pour 2002. Et seulement 5 700 euros l’année suivante au titre, non de ses propres consultations, mais d’honoraires rétrocédés par un confrère à qui il avait adressé des patients. […] Le fisc soupçonne le psy de profiter du règlement de ses consultations en liquide pour omettre de les déclarer. « Les psys, comme toutes les professions qui manient des espèces, ont des facilités pour masquer une partie de leurs revenus, note un vérificateur. Mais soustraire l’intégralité de ses revenus, ce qui est en cours de vérification, reste un cas rare. » […] Des contrôles du patrimoine immobilier de JAM sont également en cours. Le fisc le soupçonne de sous-estimer notamment la valeur de ses deux appartements parisiens, un 9-pièces et un 4-pièces dans les beaux quartiers, afin d’échapper à tout ou partie de l’impôt de solidarité sur la fortune. Les vérificateurs, qui évaluent les avoirs immobiliers de Jacques-Alain Miller à plus de 2 millions d’euros, s’étonnent qu’il n’ait pas jugé utile de souscrire de déclaration d’ISF en 2003. Enfin la galaxie d’associations qui gravitent autour de la planète lacanienne est aussi dans le collimateur. Fondées par JAM pour diffuser la pensée et l’œuvre de Lacan, l’École de la Cause freudienne ou l’École européenne de Psychanalyse détiennent, d’après le fisc, « une importante trésorerie qui ne peut correspondre aux simples cotisations de leurs adhérents ». Or, là encore, aucune déclaration fiscale. […] Contacté par nos soins, Jacques-Alain Miller n’a pas souhaité faire le moindre commentaire.

Il y eut aussi cet éloquent cri d’alarme d’une psychiatre psychanalyste (Taieb, 2005), poussé le 2 novembre dans le cyberespace :

Le Syndicat des Psychiatres Français édite régulièrement un annuaire qui recense l’ensemble des psychiatres et fournit leurs coordonnées, leur mode d’exercice (privé ou public) et donne une indication sur leur orientation thérapeutique. […] Pour la première fois cette année, depuis que l’annuaire existe, l’orientation psychanalytique a été purement et simplement supprimée (alors que l’orientation TCC est proposée). Nous avons vérifié qu’il ne s’agissait pas d’une erreur mais d’un choix délibéré. […] Il s’agit donc d’une décision politique en rupture avec les options des fondateurs du Syndicat des Psychiatres Français. […] Cet annuaire répertorie l’ensemble des psychiatres et pas seulement les psychiatres syndiqués au SPF. Il concerne donc l’ensemble de la profession. […] Nous invitons les psychiatres à écrire au SPF afin d’exiger la modification du formulaire et le retour de l’orientation psychanalytique comme choix d’orientation thérapeutique. […] Nous invitons les psychiatres à se joindre à nous pour envisager une action de boycott de cet annuaire en cas de refus du SPF de répondre favorablement à cette demande. […] Nous invitons enfin chacun à réfléchir à l’orientation de plus en plus antipsychanalytique prise tant par le SPF que par l’Association Française de Psychiatrie et à en tirer les conséquences.

Voilà les quelques signes que j’ai pu glaner dans l’immédiat après coup de la sortie du Livre noir. Ce sont autant de « chapitres » de ce que j’appellerais le paralivre [1], nullement anecdotiques et non moins intéressants à mes yeux que l’ouvrage lui-même. J’y reviendrai.

La force du nombre et de la multidisciplinarité

Publié sous la direction de Catherine Mayer – ancienne élève de l’École normale venue à l’édition, dont elle connaît visiblement les ficelles – , avec l’assistance de Mikkel Borch-Jacobsen, Jean Cottraux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer, ce livre réunit les contributions inédites ou reproduites d’une quarantaine d’auteurs de diverses nationalités, historiens, philosophes, essayistes littéraires, neuroscientifiques, psychiatres ou psychologues de leur état, dont plusieurs sont des freudologues renommés. Couvrant cinq thématiques (la légende freudienne, le succès culturel de la psychanalyse, les rédhibitoires faiblesses de la psychologie des « profondeurs », les victimes de l’« attention flottante », l’abord non psychanalytique du psychisme), ces contributions représentent l’essentiel du travail accompli par la freudologie critique depuis trois décennies. Elles n’apprendront sans doute pas grand-chose de nouveau au lecteur informé, mais ce n’est pas à lui qu’elles s’adressent en premier lieu ; ces textes, dont la brièveté facilite grandement la lecture de leur volumineux ensemble, visent surtout un grand public sous influence, abreuvé au dogme psychanalytique et largement tenu dans l’ignorance d’écrits « hérétiques » décisifs dont le clergé freudien a réussi à empêcher la traduction. Le but poursuivi était donc d’exposer ce public à un argumentaire solide et varié, susceptible de fissurer le mur de l’adhésion aveugle, un résultat dont le succès de librairie laisse espérer l’atteinte.

Puisqu’il ne peut être question de passer en revue un tel pavé – inégal mais convaincant dans l’ensemble, et habilement conçu – , je me contenterai de relever quelques temps forts, à commencer par l’extrait d’un entretien de Todd Dufresne avec Frank Cioffi et Allen Esterson, reproduit et traduit sous le titre « Freud était-il un menteur ? », dont je retiens ces mots de Cioffi :

Il reste encore à expliquer pourquoi les meilleurs et les plus intelligents, dans notre culture, ont refusé d’utiliser les méthodes normales d’investigation intellectuelle dès qu’il s’est agi de Freud. Ce serait une erreur complète de croire que la présente attitude critique à l’égard de Freud est le résultat de la recherche de ces vingt dernières années. Les preuves que la psychanalyse n’est pas une entreprise sérieuse existent depuis au moins cinquante ans pour quiconque veut se donner la peine de lire de près les écrits de Freud lui-même. Il n’est besoin de rien de bien excitant pour s’en rendre compte — ni de lettres cachées, ni de liaison secrète avec la belle-sœur, etc. (p. 46)

La perspicacité d’Alfred Hoche (« Une épidémie parmi les psychiatres ») et d’Aldous Huxley (« Une supercherie pour notre siècle »), tous deux contemporains de Freud, en atteste. On peut dès lors se demander si les protestations des érudits devant l’interdit de consultation qui frappe encore une partie des archives freudiennes ne sont pas un peu trop inutilement bruyantes, puisqu’un surcroît d’exemples accablants ne ferait que confirmer ce qui n’a nul besoin de l’être. Quant au curieux préjugé favorable à l’endroit de Freud que tant, parmi « les meilleurs et les plus intelligents », semblent entretenir, Cioffi montre – dans « Épistémologie et mauvaise foi : le cas du freudisme », un autre temps fort du recueil – , qu’il affecte même des critiques aussi exigeants qu’Adolf Grünbaum

[…] qui évoque « les souvenirs apparemment vivaces et sans doute refoulés que Freud avait pu faire resurgir chez ses patients hystériques au cours de leur analyse ». [Or] Il a été souligné depuis longtemps que « les souvenirs apparemment vivaces » dont parle Grünbaum sont incompatibles avec la remarque suivante de Freud : « Mes patients m’assurent catégoriquement de leur incrédulité. » (p. 310).

Cioffi y propose – entre Popper et Grünbaum, pour ainsi dire – une intéressante caractérisation du critère de pseudo-scientificité qu’il résume ainsi :

Ce sont les allégations fallacieuses selon lesquelles des théories non-refutables [sic] ou non testées ont été testées qui permettent le mieux de qualifier Freud et ses disciples de pseudo-scientifiques (bien que le terme de pseudo-herméneute eût été à la fois plus heureux et plus juste). (p. 325).

J’ai également apprécié, entre autres, le substantiel apport de Mikkel Borch-Jacobsen (« Une théorie zéro », surtout) et Jacques Van Rillaer (« Les mécanismes de défense des freudiens », notamment). Mais, les grains de ce long chapelet sont loin d’avoir tous autant de lustre et d’être aussi pertinents. Que viennent faire, dans un réquisitoire contre la psychanalyse, des témoignages de « blessés » contemporains de celle-ci dont l’éditeur reconnaît lui-même le caractère non probant ? Ou une réflexion critique sur l’industrie pharmaceutique (« Les médicaments soignent-ils la dépression ou la fabriquent-ils ? »), si intéressante et nécessaire qu’elle puisse être en soi ? La grande place faite aux thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ne prête-t-elle pas inutilement au soupçon d’opération publicitaire ? Et n’est-il pas fâcheux que le prétendu récit d’une salutaire déconversion (« L’avenir d’une désillusion ou comment guérir de la psychanalyse en dix leçons ») se laisse lire comme un simple changement de foi, le bréviaire des TCC venant se substituer au catéchisme freudolacanien ?

J’ai lu l’anodine et peu originale prestation de Patrick Mahony le sourire aux lèvres, car le sujet de « Freud, thérapeute familial » est un classique que l’on ressasse avec délectation dans les cercles psychanalytiques. Les freudiens acceptent d’autant mieux la critique de l’homme Freud qu’elle leur permet, croient-ils, de contrer l’accusation de dogmatisme ; blâmer le trop humain inventeur leur a toujours semblé le meilleur moyen d’en défendre l’invention. Où donc Catherine Meyer est-elle aller pêcher que ce membre émérite de l’inexistante Société royale de psychanalyse du Canada a « secoué l’institution psychanalytique » — entité aussi nébuleuse du reste que les théories qui la fondent ? S’insurgeant contre la recension de Souvenirs d’Anna O. Une mystification centenaire que Michel Trudeau (1996) publia dans un grand quotidien montréalais, Mahony (1996) s’y fendit d’une longue lettre dont l’extrait que voici révèle la profondeur de ce que Cioffi appelle (p. 307) « l’enracinement de la tradition hagiographique concernant l’honnêteté de Freud » :

Freud n’a jamais cessé de réviser ses théories. Et ce qui fait de lui un personnage unique, c’est qu’habituellement il a choisi de ne pas supprimer de son texte les théories qu’il avait révisées, ce qui permettait à son lecteur de suivre l’évolution de sa pensée. […] Henry Murray, l’éminent psychologue de Harvard, avait l’habitude de dire que le matériel accumulé sur Freud constitue une somme de données les plus pénétrantes et les plus précises jamais rassemblées au sujet d’une seule personne. Dans la logique de cette observation, si Freud était véritablement une canaille, cela aurait été mis au jour il y a longtemps. […] Est-ce que Freud a jamais menti en certaines occasions ? — Oui, ça lui est arrivé. A-t-il parfois manipulé scandaleusement un patient ou un autre ? — Oui, et j’ai moi-même fait état des côtés plus sombres chez Freud dans certaines de mes publications. Au fur et à mesure que les documents freudiens seront rendus accessibles, allons-nous découvrir de plus nombreux scandales ? Cela est du domaine du possible. Mais je veux encore insister sur le fait que, m’appuyant sur mes connaissances étendues des sources primaires de la vie et de l’œuvre de Freud, cet homme n’en demeure pas moins une personne courageuse et franche, plus que bien d’autres. Et la valeur de sa théorie ne peut être annulée par les imperfections de l’homme.

On peut se réjouir de ce que Le livre noir consacre quelques pages à « la révolution des neurosciences » dont traitent les textes d’Allan Hobson (« Le modèle freudien des rêves n’est pas plausible ») et Joëlle Proust (« La psychanalyse au risque des neurosciences »), et néanmoins déplorer que ceux-ci, malgré leur intérêt certain, charrient des erreurs conceptuelles du calibre que voici :

Le cerveau-esprit doit peut-être aller chercher au plus profond de ses mythes pour trouver une structure narrative susceptible de rassembler toutes les données (Hobson, p. 643).

On sait par ailleurs que les représentions sont des états neuronaux, soit des configurations matérielles de l’esprit-cerveau ; c’est à ce titre qu’elles ont une efficacité causale (Proust, p. 651).

Erreurs qui parasitent les travaux des auteurs les plus célèbres – les Edelman, Gazzaniga, Damasio, Libet, Crick, LeDoux, etc. – et dont la perpétuation risquerait de conduire la recherche neuroscientifique dans une impasse. Bennett et Hacker (2003) les ont relevées de façon exhaustive et rigoureusement analysées dans un ouvrage capital que je me suis fait un devoir de recenser (Fernández, 2005).

À ces quelques faiblesses de contenu viennent s’ajouter notations incohérentes, faux renvois, références inexistantes, incomplètes ou erronées et autres bévues formelles dont je fais grâce au lecteur. Mais tout ceci est bien mineur en regard du grave manquement que j’aborderai in fine.

Retour au paralivre

Conçus selon la formule homéopathique du « Spécial Freud » qu’on publie une fois l’an, les « débats » médiatiques français sur les fondements de la psychanalyse ont tout de même le mérite de laisser entrevoir le vide argumentaire des freudiens. Or, quand on n’a vraiment rien qui vaille à opposer aux critiques et qu’on ne peut l’admettre (ou se taire, de peur de paraître consentir), on est fatalement porté à dire n’importe quoi. Les réactions au Livre noir ne firent pas exception à cette triste règle. Voyez, par exemple, ces propos d’Alain de Mijolla (Gauthier, 2005b), extraits d’une discussion avec Jacques Van Rillaer :

Aucune recherche au monde, en quelque domaine que ce soit, ne peut se faire à mon avis sans cette plongée au fond de soi-même, dans le réservoir de l’histoire intime de ses sensations, ses amours et ses haines. Chaque individu doit refaire son histoire, mais en sachant qu’elle est toujours faussée. […] A mes yeux, le problème de la preuve n’existe pas, c’est une notion primaire qu’il faut apprendre à dépasser. […] La psychanalyse renvoie à l’individu et non à quelque approbation collective. L’individu est toujours seul, les théories freudiennes peuvent lui donner un bâton d’aveugle qui permet d’avancer dans la pensée, dans la recherche de sa propre histoire.

(On ne saurait mieux dire qu’il ne s’agit surtout pas d’ouvrir les yeux au patient, mais de l’encourager à parcourir interminablement le labyrinthe de son « histoire »). Dans « Les mécanismes de défense des freudiens », l’un de ses chapitres du Livre noir, Van Rillaer écrit :

Des freudiens croient annihiler des objections en les attribuant à la haine. […] En fait, il y a des critiques sans haine. Énoncer des critiques ne signifie pas automatiquement éprouver de la haine. D’autre part, certaines haines sont légitimes, en particulier lorsqu’elles sont provoquées par le spectacle récurrent de la mauvaise foi, de l’arrogance et de la manipulation de gens qui souffrent. Des idées énoncées par quelqu’un qui éprouve de la haine ne sont pas, de par la présence de ce sentiment, sans valeur épistémologique. Réciproquement, les énoncés d’un dévot ne sont pas ipso facto clairvoyants, sinon tous les religieux intégristes parleraient en vérité. Répétons que la valeur d’une objection est une question de logique et de vérification méthodique. (p. 430)

Ce qui tombe plutôt sous le sens. Voyez pourtant ce que cela inspire à Jean Birnbaum (2005), lieutenant d’Elisabeth Roudinesco au journal Le Monde :

C’est qu’ici, au coeur du projet, il y a la détestation. Ainsi Jacques Van Rillaer, l’un des principaux maîtres d’œuvre du Livre noir de la psychanalyse, qui retrace ici son itinéraire d’analyste belge « déconverti », n’est pas loin d’ériger l’exécration en principe méthodologique : « Certaines haines sont légitimes, en particulier lorsqu’elles sont provoquées par le spectacle récurrent de la mauvaise foi, de l’arrogance et de la manipulation de gens qui souffrent. Des idées énoncées par quelqu’un qui éprouve de la haine ne sont pas, de par la présence de ce sentiment, sans valeur épistémologique. ».

Un troisième exemple, assez révélateur de ce que débattre veut dire, intellectuellement et éthiquement, pour maint disciple de Freud, est fourni par la longue missive de François Sauvagnat (Gauthier, 2005c), professeur lacanien de psychopathologie, à Ursula Gauthier. Je renvoie le lecteur à l’ensemble documentaire que constituent cette lettre, les remarques de sa destinataire et les incisifs commentaires de Frederick Crews.

Le manquement du Livre noir auquel je faisais allusion plus haut consiste à avoir totalement passé sous silence l’imposant travail de Jacques Bénesteau (2002), Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire, qui, pour la première fois, présentait consciencieusement au public francophone les résultats de la critique contemporaine du freudisme. Comportant un appareil de notes et des références bibliographiques qui en font un précieux outil de recherche, cette œuvre pionnière – dont Serge Larivée et Hubert Van Gijseghem (2003) rendirent compte dans ces pages – fut, à juste titre, unanimement primée par la Société française d’histoire de la médecine. Qu’importe : non seulement le manuscrit ne trouva pas preneur en France, mais aucun grand média n’y mentionna la parution du livre [2], que l’on avait du mal à se procurer ; un de mes amis là-bas me confiait s’être fait dire par son libraire, qui rechignait à passer commande : « ma foi, vous êtes bien le seul de mes clients à vouloir lire ce genre de chose »… (Une question s’impose ici : comment se fait-il que la machine à ostraciser et boycotter, si redoutablement efficace en 2002, n’ait plus fonctionné du tout à peine trois ans plus tard ? Voilà une petite énigme qu’on ne peut résoudre en invoquant la seule l’habileté publicitaire des Arènes).

Cette odieuse tentative de meurtre intellectuel précédait un épisode particulièrement sombre de l’histoire récente du milieu culturel parisien que j’évoquerai brièvement, mais non sans d’abord recommander la lecture minutieuse, pénétrante et d’une rare probité qu’en fait le philosophe François Aubral (2005). Il s’agit du coup extrêmement tordu qu’asséna Elisabeth Roudinesco en réaction au fait de s’être vue attribuer le Prix Lyssenko 2004 du Club de l’Horloge. Le lecteur qui ignorerait tout de ce qu’il est convenu d’appeler l’« affaire Roudinesco-Bénesteau » se demandera de quoi je parle. Je m’empresse donc de l’instruire minimalement. Le Club de l’Horloge est un think tank dont l’ambition avouée est de « ramener » le Front national de Jean-Marie Le Pen dans le giron de la droite républicaine. Le Prix Lyssenko, « véritable sceau d’infamie intellectuelle qui consacre la plus grande désinformation », est décerné par cet aimable cercle aux intellectuels de gauche qu’il a dans le collimateur. Mais quel rapport y a-t-il entre cela, Jacques Bénesteau et son ouvrage ? Eh bien, la conférence d’attribution du prix fut prononcée par le psychiatre Jacques Corraze, « sympathisant notoire du Front national » (Aeschimann, 2005), ancien maître de Bénesteau et préfacier de Mensonges freudiens.

Roudinesco (2004) contre-attaqua dans un article des Temps Modernes où, moralement égale à elle-même, elle inventait une citation, faisant ainsi écrire à Bénesteau ce qu’il n’a nulle part écrit. L’auteur fictif qu’elle traînait rageusement dans la boue aurait par ailleurs avancé que la Vienne de Freud était exempte d’antisémitisme, tandis que le signataire réel de Mensonges freudiens dit exactement le contraire. Tels sont les procédés qui permettaient à cette doctrinaire sans foi ni loi de conclure que « l’ouvrage de Bénesteau mêle donc la démarche scientiste à la pire rhétorique d’inspiration antisémite et négationniste » — rien de moins.

Bénesteau et le Club de l’Horloge, que la contre-attaque de l’historienne étrillait également, ripostèrent en poursuivant cette dernière en diffamation. Or, quoique indépendants, les deux procès eurent lieu le même jour et dans la même salle d’audiences, avec le consentement des plaignants, ce qui ne pouvait que consolider dans l’esprit du public l’amalgame de personnes et d’objectifs déjà opéré par le texte de la défenderesse. Bien plus lourd de conséquences : Bénesteau choisit de se faire représenter par Me Wallerand de Saint-Just, avocat de Le Pen et membre du comité central du Front national… Quand on sait les conséquences que la stigmatisation politique peut avoir au pays de Marianne, on se dit que pareille bévue relève de l’autolyse sociale. Le diffamé aurait-il sciemment voulu offrir sa tête à Roudinesco sur un plateau d’argent, qu’il ne s’y serait pas pris autrement. J’ignore où loge Bénesteau politiquement et cela, en l’occurrence, m’importe peu, car la question n’est évidemment pas là ; Mensonges freudiens aurait la même valeur à mes yeux si l’auteur en était l’infect Jean-Marie Le Pen.

On assista, bien entendu, au prévisible lynchage médiatique. Invertissant les rôles d’agresseur et d’agressé, les journalistes des grands quotidiens – Le Monde, Libération, l’Humanité – se conduisirent tous de façon aussi noble que la Jeanne D’Arc de la psychanalyse dont ils rapportèrent servilement les allégations sans se donner la peine de vérifier leur bien-fondé, aucun n’ayant eu l’élémentaire décence de donner la parole à l’auteur du livre honni. Les procès, quant à eux, se soldèrent par un verdict de non-culpabilité. Le Club de l’Horloge fut débouté de sa plainte, les juges estimant que

le fait d’appartenir à l’extrême droite ne porte pas atteinte à l’honneur, ni à la considération s’agissant d’un courant politique autorisé. Dans le contexte de polémique politique et littéraire entourant ce sujet d’actualité et d’intérêt général, la prévenue n’a pas dépassé les limites autorisées du droit de libre critique dans le cadre d’un débat d’idées (Ceaux, 2005).

Et la citation présentée par l’avocat de Bénesteau fut jugée nulle et non avenue parce que « contraire à l’exigence de précision des poursuites que le principe de la liberté d’expression commande » (Ceaux, 2005). Infoutu, apparemment, de spécifier l’objet de la plainte dans les règles de l’art, Wallerand de Saint-Just fournit au tribunal le prétexte formel qui dispensait celui-ci de considérer le fond de l’affaire, soit la charge indéniablement diffamatoire de madame Roudinesco.

Il y eut le Bénesteau d’avant la débâcle, occulté, certes, par l’indigne mobilisation de ses adversaires naturels, mais aussi sollicité par une Catherine Meyer bien consciente du parti qu’elle pouvait en tirer pour son naissant projet de livre noir (expression qui, soit dit en passant, figurait déjà dans la quatrième de couverture de Mensonges freudiens : « Ce Livre Noir du Freudisme présente les apports stupéfiants… »). Et puis il y a le Bénesteau post-débâcle, diffamé impunément, cloué au pilori par les mêmes adversaires – avec les clous et le marteau qu’il leur aura lui-même fournis – et maintenant renié sans réserve par de non moins naturels alliés.

Voici le peu reluisant tableau. Nulle trace du titre de Bénesteau dans les 800 pages du Livre noir ni au site web qui « prolonge » ce dernier grassement. Dans sa présentation du best-seller des Arènes, Ursula Gauthier (2005) écrit tranquillement que « cette impressionnante somme […] met pour la première fois à la portée du public français le grand inventaire du freudisme mené depuis trente-cinq ans dans les pays anglo-saxons ». Mensonges freudiens serait, paraît-il, « tombé des mains » à Borch-Jacobsen, mais sûrement pas avant la page 124 où se trouve « La Saignée d’Emma », titre dont il a choisi de coiffer l’un des ses textes du Livre noir. Jacques Van Rillaer, qui avait élogieusement recensé l’ouvrage de Bénesteau (Van Rillaer, 2004a) et vivement recommandé sa lecture à au moins une autre occasion (Van Rillaer, 2004b), évite aujourd’hui soigneusement de le nommer, parfois au prix de contorsions qui rendent ce non-dit criant (Van Rillaer, 2005). Bref, le livre noir individuel, vrai premier dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a rien à envier au collectif, semble être devenu, pour les principaux artisans du second, une peste antifreudienne qui commanderait la plus stricte prophylaxie.

On se doutait bien que le manque de courage et de droiture intellectuelle n’est l’apanage d’aucun courant d’idées. Il est regrettable qu’une entreprise aussi éminemment salutaire que Le livre noir de la psychanalyse en témoigne.

Références

(Les URL indiquées ci-dessous on été vérifiées le 15 août 2006)

Aeschimann, E. (2005). La psychanalyse sur un banc de tribunal. Libération, 14 avril, p. 30.

Aubral, F. (2005). La psychanalyse en procès. http://www.aubral.fr/index.html

Bénesteau, J. (2002). Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire. Bruxelles : Éditions Pierre Mardaga.

Bennett, M. R., & Hacker, P. M. S. (2003). Philosophical Foundations of Neuroscience. Oxford : Blackwell.

Birnbaum, J. (2005). Catalogue de la détestation antifreudienne. Le Monde, «Livres», 9 septembre, p. 10. (http://1libertaire.free.fr/LivreNoirPsy09.html)

Ceaux, P. (2005). Le Club de l’Horloge perd son procès contre l’historienne Elisabeth Roudinesco. Le Monde, 4 juin, p. 12.

Fernández, L. C. (2005). Neurosciences écervelées. Liberté, 270, 105-118. Repris dans Combats-magazine

(http://www.combats-magazine.net/article.php3?id_article=188) sous le titre : « À quoi servent les neurosciences ? »

Gauthier, U. (2005a). Faut-il en finir avec la psychanalyse ? Le Nouvel Observateur, n° 2130, 1 au 8 septembre. http://www.nouvelobs.com/dossiers/p2130/a275382.html

Gauthier, U. (2005b). L’un y croit, l’autre pas. Le Nouvel Observateur, n° 2130, 1 au 8 septembre. http://www.nouvelobs.com/dossiers/p2130/a275384.html

Gauthier, U. (2005c). La correspondance Crews-Sauvagnat. http://archquo.nouvelobs.com/cgi/articles?ad=culture/20050916.OBS9396.html&host=http://permanent.nouvelobs.com/

Joffrin, L. (2005). L’Obs a-t-il trahi les psys ? Le Nouvel Observateur, n° 2132, 15 au 22 septembre. http://permanent.nouvelobs.com/culture/20050914.OBS9217.html

Larivée, S., & Van Gijseghem, H. (2003). Des célébrités «psy» continuent d’écoper. Revue de psychoéducation, 32 (2), 199-210.

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Roudinesco, E. (2004). Le Club de L’Horloge et la psychanalyse : chronique d’un antisémitisme masqué. Les Temps Modernes, 627, 242-254.

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Taieb, S. (2005). Un annuaire des psychiatres qui exclut la psychanalyse. http://www.oedipe.org/forum/read.php?6,3947,page=1

Toscer, O. (2005). Quand le fisc analyse le psy. Le Nouvel Observateur, n° 2138, 27 octobre au 3 novembre. http://www.nouvelobs.com/articles/p2138/a284522.html

Trudeau, M. (1996). Freud et fraude! La Presse, 28 janvier, p. B1, B4.

Van Rillaer, J. (2004a). Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens : Histoire d’une désinformation séculaire. Journal de Thérapie comportementale et cognitive, 14 (1), 54-55. (http://vdrp.chez.tiscali.fr/V_Rillaer.html)

Van Rillaer, J. (2004b). La psychanalyse a-t-elle une valeur scientifique ? Le Nouvel Observateur, hors-série n º 56, « La psychanalyse en procès », octobre/novembre, 78-81.

Van Rillaer, J. (2005). Enfin un bilan critique de la psychanalyse. Elle, 5 septembre, p. : 50. http://www.arenes.fr/livres/page-livre1.php?numero_livre=119&num_page=509&numero_sommaire=22


 


[1]     La consultation du site de l’éditeur (http://www.arenes.fr) permettra au lecteur curieux d’en savoir bien plus long là-dessus.

[2]     Et ce, malgré l’envoi par l’éditeur d’une bonne centaine d’exemplaires en service de presse, parfois à la demande du journaliste (J. Bénesteau, communication personnelle).

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