Luis Carlos Fernández: Transfert de croyance

Luis Carlos Fernández

Transfert de croyance

Note sur l’inoculation psychanalytique

 

(texte paru au Canada, dans : Liberté, nº 257, septembre 2002, p. 85-101)

Once you’ve entered the Freudian labyrinth […] you aren’t very likely to find your way out. I was lucky ; I never got analyzed. Unquestionably, the therapy is powerfully indoctrinating. It makes converts through a process of one-on-one humiliation followed by rehabilitation within the elite community, so that reverting to a pre-Freudian state of mind would feel like sacrificing your very identity. All this is eminently worthy of study as a model of intellectual and emotional seduction. Frederick Crews.

 

Elisabeth Roudinesco – idéologue freudolacanienne dont le zèle propagandiste ne recule d’ordinaire devant aucune entorse aux critères de probité, rigueur, cohérence et souci d’objectivité qui régissent toute démarche intellectuelle respectable – rappelait dernièrement (1)  que la fameuse déclaration de Freud à Jung (« Ils ne se doutent pas que nous leur apportons la peste »), lors de l’arrivée à New York des deux agents vecteurs, est une pure invention. De Jung ? De Lacan, colporteur de l’anecdote, qu’il disait tenir du gourou helvète ? Qu’importe ; retenons seulement qu’il s’agit d’un de ces bobards dont l’histoire officielle de la psychanalyse est truffée.

 

Blague fictive, donc, à propos d’une « affection » fort sérieuse de nature réellement épidémique ; car la psychanalyse freudienne est certainement – on le voit chaque jour un peu mieux – l’un des grands fléaux intellectuels, culturels et moraux de l’ère moderne. La progressive et salutaire déconversion du regard qui a enfin rendu possible un tel constat, nous la devons essentiellement aux nombreux travaux (2) critiques qui sont parus au cours des trois dernières décennies.

 

Les auteurs de ces travaux – scientifiques, philosophes des sciences, médecins, psychologues, historiens, critiques littéraires ou psychanalystes plus ou moins dissidents – ont procédé à une analyse minutieuse de l’œuvre doctrinale de l’inventeur de la psychanalyse, passé au crible sa correspondance (« l’œuvre transversale », selon la juste expression de Michel de Certeau), scruté sa biographie et fouillé l’histoire de son étrange créature. Le scandaleux interdit de consultation qui frappe les volumineuses Archives Freud (dont certaines pièces ne pourront être examinées avant 2113), a forcé ces chercheurs à emprunter des voies de contournement, mais leur persévérance et leur sagacité ont été récompensées par des trouvailles documentaires qui ajoutent un poids décisif à leur jugement.

 

Le portrait de Freud qui se dégage de ces enquêtes est, à tous égards, l’inverse de l’image légendaire qu’il avait soigneusement fabriquée, et que ses fidèles ont pieusement reconduite : celle du libre-penseur génial, magnifique incarnation de l’esprit des Lumières ; du savant héroïque incompris et ostracisé, en proie à la bêtise, l’intolérance et la jalousie et de ses contemporains ; du penseur original voué à un « splendide isolement » d’où jailliront les intuitions fondatrices d’une nouvelle science du mental ; du sondeur intrépide de la psyché, dont les révélations infligèrent au bipède humain une « blessure narcissique » aussi profonde que celles qu’avaient pu lui causer les découvertes de Darwin et Copernic ; du parangon de droiture morale, d’honnêteté intellectuelle et de vertueuse intolérance à l’édulcoration de la vérité.

 

Pure mythologie que tout cela, disent – preuves à l’appui – les freudologues mécréants. Le personnage historique était tout autre : mythomane superlatif ; fraudeur sans états d’âme, mû par une soif maladive de gloire et prêt à tout (3)pour l’étancher (n’hésitant pas à invoquer des cas inexistants et de fausses guérisons pour rendre crédible une procédure thérapeutique qu’il savait stérile (4); médicastre irresponsable, longtemps « accro » à la cocaïne(5) dont il recommandait vivement l’usage.

 

[…] vers 1886, des cas d’accoutumance à la cocaïne étaient signalés un peu partout dans le monde. Freud devint à juste titre la cible de la critique publique, et le psychiatre Erlenmeyer est même allé jusqu’à l’accuser d’avoir déclenché le « troisième fléau de l’humanité » — les deux premiers étant l’alcool et la morphine  (6).

 

Psychothérapeute dangereux (comme l’attestent, entre autres, les affaires Eckstein, Frink, Tausk), pour qui les patients étaient « de la racaille » incurable, simple source de revenus et, parfois, de connaissance ( 7) (d’où le cynisme glaçant dont il pouvait faire preuve lorsqu’il était question des effets létaux ( 8 ) du divan) ; despote mégalomane et manipulateur redoutable ; chef charismatique d’un « mouvement » qui présente toutes les caractéristiques de l’organisation sectaire, dont celle de se poser en victime assiégée( 9 ).

 

Des traits qui ne dépeignent pas précisément un individu exemplaire, et auxquels on peut encore ajouter les superstitions, la fascination pour l’occultisme, l’extraordinaire crédulité (dont témoigne l’admiration sans bornes qu’il vouait à la personne et aux élucubrations du pathétique ORL berlinois Wilhem Fliess), la tendance à se leurrer et à demeurer dans l’illusion, aveugle aux démentis de la réalité ; ce qui est bien loin de correspondre au cliché du rationaliste sobre et lucide qui n’a pas froid aux yeux, mais qui concorde, en revanche, avec la description que Freud pouvait donner de lui-même et de son travail en privé.

Dans l’ensemble, j’ai noté que tu as tendance à me surestimer considérablement. […] En réalité, je ne suis absolument pas un homme de science, un observateur, un expérimentateur ou un penseur. Je ne suis par tempérament qu’un conquistador – un aventurier, si tu préfères – avec toute la curiosité, l’audace et la ténacité qui caractérisent ce genre d’homme (  10  ).

 

Bien que j’aie l’air d’un scientifique, je suis toujours ce que j’étais : un poète et un romancier. La psychanalyse n’est rien d’autre que l’expression d’une vocation littéraire dans les mots de la psychopathologie. […] Mes livres tiennent en fait davantage de l’œuvre de fiction que du traité de pathologie  (  11 ).

En public, cependant, il faisait mine de s’étonner que ses histoires de cas se lisent comme de petites œuvres de fiction – presque un aveu indirect, écrit Webster à ce sujet –, et soient, de ce fait, dépourvues du sérieux qui caractérise les écrits scientifiques( 12 ). C’est que, épistolier torrentiel et bavard impénitent, Freud pouvait difficilement se souvenir de tout ce qu’il avait pu confier aux uns et aux autres de virtuellement nuisible au dessein hagiographique ; s’en eût-il souvenu, qu’il lui aurait été de toute façon impossible d’y remédier. (Lorsque les si compromettantes lettres à Fliess réapparurent, il essaya en vain de les faire disparaître — comme ses notes, lettres et manuscrits, qu’il détruisit en songeant à ses futurs biographes). Sapée de la sorte, la légende freudienne ne pouvait que s’écrouler tôt ou tard, malgré le trouble dévouement de ses protecteurs.

 

[…] la négation des faits et la réécriture de l’histoire ont été des aspects essentiels de la révolution psychanalytique. Mais ce qui est sans doute encore plus remarquable, c’est que toute cette opération de censure, de déformation, d’embellissement et de propagande historiques ait été conduite avec une si grande complicité de la part de psychanalystes qui n’hésiteraient pas à qualifier ce comportement de « névrotique » s’ils l’observaient chez autrui (13 ).

 

Voilà pour l’homme. Mais qu’en est-il de ses théories ? Véhiculent-elles un savoir authentique, nouveau et profondément subversif ? Pas le moins du monde. L’examen rigoureux auquel elles ont été soumises ces derniers temps montre, au contraire, qu’elles articulent d’anciennes et fausses vues scientifiquement discréditées déjà au moment où Freud les recyclait dans un jargon technique ; qu’elles forment un ensemble biscornu et absolument creux, bâti sur les sables mouvants de la pure spéculation( 14 ). Aucune des notions proprement freudiennes – y compris celles, cardinales, de refoulement (et donc d’inconscient dynamique) ou de conflit œdipien – n’a reçu le minimum vital d’étayage empirique, et nulle hypothèse basée sur ces notions n’a pu être vérifiée. Tel est le bilan de plus de soixante ans d’efforts de recherche qui ont généré plus de mille cinq cents études( 15 ).

 

Il fallait s’y attendre, étant donné le mode de raisonnement qui est au principe des « découvertes » freudiennes, et qui est – note Webster – exactement celui des phrénologues, astrologues, et nécromanciens. C’est pourquoi :

[…] Freud n’a pas fait de découverte intellectuelle significative. Il aura été le créateur d’une pseudo-science complexe qui devrait être reconnue comme l’une des plus grandes folies de la civilisation occidentale. En créant sa singulière pseudo-science, Freud développa un style intellectuel autocratique et anti-empirique qui a immensément contribué aux malheurs intellectuels de notre ère. Son curieux système théorique, ses habitudes de pensée et son attitude face à la recherche scientifique sont si éloignés de toute forme d’enquête sérieuse qu’aucune démarche intellectuelle construite sur ces bases n’aurait d’avenir  ( 16 ).

La psychanalyse n’est donc pas simplement une non-science (humaine), elle est une pseudo-science du développement psychosexuel – une mythologie de la « pulsion » issue du pansexualisme et de la frénésie spéculative de son créateur – et une pseudo-philosophie de l’esprit.

 

Cette mantique est-elle cliniquement efficace ? Quel que soit le bienfait thérapeutique envisagé, les résultats des recherches comparatives ne permettent pas de conclure que la cure type ait plus d’efficacité qu’un traitement placebo ( 17 ), et cela vaut également pour ses variantes moins coûteuses — les psychothérapies d’« inspiration » analytique ( 18 ). Ceci ne peut être une révélation que pour le profane désinformé et sans réelle connaissance du terrain. Mais quiconque a assez longuement fréquenté les milieux de la psychanalyse sait qu’il n’est pas rare d’y croiser des gens – certains d’entre eux psychanalystes – dont le lot d’inhibitions, symptômes et angoisses est demeuré intact après vingt ans de « cure ». Armés d’une théorie de soi qu’il vous débitent à la moindre occasion, ces « analysants » à perpète n’en sont pas moins convaincus d’avoir été sauvés par la psychanalyse…

 

Après avoir faussement vanté l’efficacité incomparable de sa méthode clinique et soutenu qu’il fallait y voir la meilleure preuve du bien-fondé de ses thèses, Freud concéda vers la fin de sa vie ( 19 ) que la puissance de l’outil laissait en fait beaucoup à désirer. Mais, égal à lui-même jusqu’au bout, il refusait d’admettre que celui-ci pût être inadéquat et celles-là erronées : c’était, fondamentalement, à cause de l’indomptable « pulsion de mort » qu’il fallait en rabattre et accepter que l’analyse devienne… interminable.

 

D’autres à sa suite ont vendu la mèche ouvertement, mais en fin de carrière aussi, lorsque le « bifteck » (comme disait crûment Léon Chertok) n’était plus menacé : La question finale ici est encore simple et sa réponse – si quelque jour on en fait une décisive : pourquoi avec une théorie d’une si parfaite ingéniosité sur ses deux versants étiopathogénie et nos résultats restent si imparfaits, vacillants, incertains ou passagers  ( 20 )?

 

L’auteur de cet aveu ne semble pas s’apercevoir que l’ingéniosité n’est en rien un index de vérité, mais il ne se satisfait visiblement pas – ce qui est louable – de la réponse de l’ancêtre à la grave question qu’il pose à ses collègues. Quant au jour dont il parle, il est déjà venu. En dehors des cercles psychanalytiques, on sait, depuis belle lurette, pourquoi les résultats de la cure sont non pas « si imparfaits, vacillants, incertains ou passagers », mais si massivement nuls : la procédure est totalement fantaisiste. De là qu’elle conduise si souvent à la transformation de la « névrose infantile » du patient en indépassable « névrose de transfert » — j’y reviendrai.

 

À de très rares exceptions près, les disciples de Freud ont adopté les attendus de l’avis terminal du maître sur les pouvoirs de l’analyse. Nous ne guérisons point et ne soulageons guère parce que – disent-ils – nous travaillons sur les causes du mal de vivre, et que nul ne saurait y faire mieux. Notre méthode n’est pas une vulgaire « thérapie » ; nous ne sommes pas des bricoleurs écervelés, comme ces pauvres behavioristes qui tripotent les symptômes. Nous visons un remaniement profond de la personnalité.

 

La psychanalyse renonçait ainsi en douce aux apparences de grande psychothérapie qu’elle s’était longtemps données pour revêtir celles, non moins trompeuses, d’une confrontation unique avec l’intraitable condition humaine. C’était encore un cache-misère, mais grandiose, et qui a beaucoup servi. Notamment à accréditer la notion d’analyse didactique, si involontairement révélatrice de ce qu’est la psychanalyse en vérité. « Pour être psychanalyste – affirmait un grand connaisseur de la chose freudienne –, il faut être non pas guéri et formé, mais analysé et capable de poursuivre son auto-analyse ( 21 ) ».

 

Mais si les psychanalystes n’ont pas à se soucier de guérison ni à être eux-mêmes guéris – ce qui est heureux, car ils le sont forcément aussi peu que le petit peuple de mal portants qui les fait vivre –, le confessionnal analytique n’est alors que la voie royale d’une transmission de croyance. Celle-ci, précisons-le, ne résulte pas d’un acharnement pédagogique, grossier (comme celui de Freud) ou subtil ; elle est plutôt une conséquence du phénomène de transfert que le dispositif (le cadre et la méthode) suscite et exacerbe. À la base d’un tel phénomène, il y a ce que Freud qualifiait d’« attente croyante », dont l’utilisation est – comme François Roustang le faisait jadis remarquer – « au fondement des sectes et des groupements totalitaires » :

 

S’agit-il en psychanalyse d’un laisser-venir le désir qui nous domine ou, plus troublant, d’une déprogrammation-reprogrammation qui fabrique des individus sectaires, enfermés sur [sic] leur mini-société, et par le fait même ignorants du champ social, où des phénomènes semblables apparaissent ( 22 )?

 

L’inculcation du credo psychanalytique s’effectue aussi, bien sûr, par des voies latérales qui mènent au divan : les médias culturels et, surtout, l’enseignement — songeons au rôle clé de ces professeurs de lettres et sciences humaines qui, sous couvert d’enseignement disciplinaire, veillent à ce qu’on ne puisse pas « oublier Freud ». De sorte que l’analyste n’accueille pratiquement que des préconvertis.

 

L’opération de propagande orchestrée par Freud a réussi au-delà des plus folles espérances de ce dernier. Un siècle de mystification, ce n’est tout de même pas rien ! Comment expliquer qu’une doctrine aussi douteuse ait pu devenir une vision si prégnante de l’humain et du monde ? Pourquoi ce qui est aujourd’hui évident pour beaucoup l’était-il auparavant pour si peu ? Bien que nous soyons encore loin d’être totalement éclairés sur ces questions, on peut néanmoins avancer quelques solides éléments de réponse.

 

Premier élément, bien connu : le sens critique est rare. Il l’est d’autant plus que l’école – petite ou grande – n’en semble guère valoriser l’exercice. Deux exemples de cela. Au Québec, de 1982 à 1994, un guide du ministère de l’Éducation pour l’enseignement du français au primaire s’inspirait de l’astrologie et utilisait la rédaction d’horoscopes comme matériel didactique. En avril 2001, l’autrefois prestigieuse Sorbonne décernait le titre de docteur en sociologie (avec mention « très honorable » !) à une vedette de l’astrologie parisienne dont la thèse – qui n’avait de sociologique que le nom – était une défense et illustration de la « science des astres ( 23 ) ».

 

Deuxième élément, dont Freud a tiré un immense parti : le besoin de croire peut rendre inaudible le murmure de la raison, même chez les intellectuels ( 24 ), pourtant censés avoir l’oreille fine. Or, depuis toujours, la vaste majorité de ceux qui font l’« expérience » du divan sont des universitaires formés en psychiatrie, sciences humaines ou études littéraires, domaines où l’esprit scientifique n’est guère cultivé. Ce sont aussi des patients dont la psychopathologie, peu banale, inhibe sans doute le peu de sens critique qu’ils ont pu développer malgré leur formation. Il n’est donc pas surprenant qu’ils forment une population crédule, facile à endoctriner et encline à tous les égarements de la « névrose de transfert ». On peut dès lors comprendre le culte qu’ils vouent à Freud, Lacan et sa secte « ’Yau de poêle ( 25 ) », Mélanie Klein ou Françoise Dolto ( 26 )– pour ne citer que ceux-là –, dont les absurdités, extravagances et turpitudes les plus criantes leur apparaissent comme autant de marques de génie.

 

Troisième élément, décisif : la virtuosité rhétorique de Freud — ce prétendu Socrate était un redoutable sophiste. On a loué, à juste titre, le talent littéraire de celui dont les fictions cliniques et théoriques ont, en effet, quelque chose de captivant. Mais on ne soupçonnait pas à quel point cette haute maîtrise du style était au service de la tromperie (27). Freud excelle à donner l’impression qu’il explore méthodiquement des aspects méconnus de la vie psychique et qu’il dévoile des vérités essentielles. Le ton assuré, la terminologie scientifique, la vraisemblance des thèses et l’apparente profondeur de la réflexion emportent aisément la conviction du lecteur qui aborde le texte freudien avec un préjugé favorable. Il aurait fallu à ce lecteur toute la vigilance et la perspicacité du sceptique qu’il n’était pas – et qu’il aura du mal à devenir – pour déceler, sous la surface séduisante du récit, la logique discursive bancale et les manœuvres frauduleuses.

 

Quatrième élément : les grands thèmes qui occupent Freud (la sexualité, l’enfance) intéressent et interpellent tout un chacun. Et les concepts freudiens se présentent comme un approfondissement de ceux de la psychologie du sens commun ( 28 ), de sorte que l’on se sent en pays de connaissance.

 

Comment les freudiens réagissent-ils aux charges qui pèsent sur le fondateur de leur « discipline » ? Autrefois, ils les ignoraient purement et simplement ou les écartaient d’emblée, en disant n’y voir que des manifestations d’hostilité à la psychanalyse ( 29 ). Mais leur multiplication a entraîné un changement d’attitude. Aujourd’hui, ils essaient plutôt d’en minimiser l’impact, et quand cela n’est pas possible, ils prennent leurs distances vis-à-vis de Freud… tout en continuant à se réclamer de lui ( 30 ). C’est la stratégie la plus en vogue. Elle consiste à prétendre que la psychanalyse a évolué considérablement depuis sa naissance et rectifié ses erreurs initiales chemin faisant. Mais cette évolution, marquée surtout par la prolifération d’écoles et de dialectes, ne représente nullement un progrès. En quoi le « babélisme » des langues ( 31 ) et l’instabilité des notions psychanalytiques – qui rendent impossible la communication entre les différentes communautés – seraient-ils des signes d’avancement ? Ce passage au pluriel n’a d’ailleurs pas comporté l’élimination des vices théoriques et méthodologiques du freudisme, qui constituent le dénominateur commun de ses rejetons. « Post » ou « néo », la psychanalyse demeure donc irrémédiablement freudienne — c’est bien pour cela que les psychanalystes, toutes tendances confondues, continuent de se porter à la défense de leur prédécesseur.

 

Est-ce par cécité doctrinaire uniquement qu’ils persistent à défendre l’indéfendable ? Sûrement pas, car :

 

Peut-on vivre d’une théorie et de la pratique qu’on en tire et s’en écarter assez pour en prendre, et en donner, une vue critique ? Si Einstein avait dû vivre de l’intangibilité théorique de la physique de Newton, l’eût-il ébranlée ? Les idées mêmes qui allaient servir à cet ébranlement eussent-elles seulement pu surgir dans son esprit? ( 32 )

 

Voilà qui est bien dit, et par l’un des leurs en plus (le vendeur de mèche que je citais plus haut). La hantise de perdre son gagne-pain est, en effet, un précieux adjuvant à la foi. Surtout si ledit gagne-pain est le seul qu’on a, et s’il n’est vraiment pas le « métier impossible » dont parle sa publicité — la « pratique de la cure » tient davantage de la sinécure drôlement payante.

 

Il est vrai que la denrée de divan se fait rare, et que trouver le petit nombre de patients bien accrochés – le transfert est un merveilleux instrument de fidélisation – qui vous fait une jolie source de revenus n’est plus chose aisée. Quelques signes non équivoques. Déjà en 1984-85, le très réputé Institut psychanalytique de New York ne recevait que quinze candidats à la formation (33).

 

En 1996, dans un tableau d’affichage de l’Université de Montréal, on pouvait lire – chose inédite jusque-là – l’annonce suivante :

 

Candidate à l’Institut canadien de psychanalyse
offre la possibilité d’entreprendre une analyse
dans le cadre des analyses supervisées
du programme de formation de l’Institut

(En d’autres termes : apprentie psychanalyste cherche cobaye désespérément)

 

En 1999, à la Société psychanalytique de Montréal, la moyenne de cures classiques par membre était deux ( 34 ).

La psychanalyse n’arrive plus à se nourrir.

 

Presque cliniquement morte, exsangue théoriquement, elle est – tel M. Valdemar – suspendue entre vie et trépas. Le moment venu, procédera-t-on vite à la mise en terre ou à l’incinération ? Ce serait bien dommage, car la conservation de la dépouille sous la garde d’historiens-légistes incroyants permettrait de tout apprendre sur ce que Raymond Boudon appelle : l’Art de se Persuader des Idées Fausses, Fragiles ou Douteuses ( 35 ).


 


1) « Freud à la conquête de l’Ouest », Le Monde des livres, 1er mars 2002, p. 1. Au lecteur qui, ayant peu pratiqué Roudinesco, trouverait injustifiée mon opinion sur cet auteur, je conseille, à titre d’exemple, de lire la brève pétition (http://users.rcn.com/brill/swales.html) qu’adressèrent quarante-deux intellectuels de onze nationalités à la Library of Congress –au sujet de l’exposition « Freud, conflit et culture » qui devait y avoir lieu en 1996–, et ce que la psychanalyste « historienne » en fit (« Le révisionnisme antifreudien gagne les États-Unis », Libération, 26/01/1996, p. 7 ; « Les antifreudiens sont allés trop loin », Le Monde, 14/06/1996, p. V).

2) On comprendra que je ne puisse ici citer autant et commenter aussi longuement qu’il le faudrait. Mais j’espère que les brefs commentaires et les quelques citations dont j’ai dû me contenter sauront néanmoins creuser le doute du lecteur qui n’aurait pas cédé totalement au charme de la fable psychanalytique.

3) Dans les rangs de la psychanalyse, Freud n’a évidemment pas été le seul à montrer de telles dispositions. Son disciple Bruno Bettelheim était aussi un grand imposteur. Directeur de la fameuse École Orthogénique de Chicago, Bettelheim était perçu comme une autorité en matière de psychose et d’autisme infantiles. Or, après son suicide, on établit hors de tout doute raisonnable qu’il avait falsifié son curriculum, triché sur les diagnostics, trafiqué ses résultats, menti, en somme, sur toute la ligne (voir Richard Pollak, The Creation of Dr B. : A Biography of Bruno Bettelheim. New York : Simon & Schuster, 1997).

4) D’aucun des traitements quelque peu documentés dont Freud a pu faire état on ne peut conclure qu’il ait entraîné une réelle amélioration de la condition du patient. C’était sûrement le mieux que pouvaient espérer ceux qui eurent le malheur de s’en remettre à ses soins.

5) Voir E. M. Thornton, The Freudian Fallacy : Freud and Cocaine. New York : The Dial Press, 1983.

6) Richard Webster, Why Freud Was Wrong. Sin, Science and Psychoanalysis. London : HarperCollins, 1995, p. 47. ([…] by 1886 cases of cocaine addiction were being reported from all over the world. With every justification Freud became the target of public criticism and the psychiatrist Erlenmeyer even went so far as to accuse him of having unleashed the ‘ third scourge of humanity ’ — the first two being alcohol and morphine.)

7) Sándor Ferenczi, Journal clinique. Paris : Payot, 1985, p. 148 ; lettre à Jung du 25 janvier 1909 (Freud/Jung Letters, edited by William McGuire. Princeton : Princeton University Press, 1974, p. 202-203) ; lettre à Edoardo Weiss du 11 juin 1922 (Sigmund Freud/Edoardo Weiss. Lettres sur la pratique psychanalytique. Paris : Privat, 1975, p. 58). Freud disait clairement à ceux-là que la psychanalyse ne sert qu’à gagner de l’argent et à apprendre certaines choses. Mais le mot « apprendre » ne doit pas induire en erreur, car se mettre à l’école des faits cliniques pour en tirer quelque enseignement était absolument contraire au fonctionnement intellectuel du maître. Les mots et les pensées des patients n’avaient pour lui d’intérêt que s’il pouvait y lire les siens, et il le pouvait d’autant mieux qu’il les leur prêtait.

8) Le nombre non négligeable de suicides dans le milieu psychanalytique lui inspirait des commentaires comme ceux-ci : « Do you know, I think we wear out quite a few men » (lettre à Jung du 2 avril 1911, op. cit., p. 413) ; « Eh bien, le jour n’est pas loin où l’on considérera la psychanalyse comme une cause légitime de décès » (Abram Kardiner, Mon analyse avec Freud. Paris : Belfond, 1978, p. 105).

9) Pour ses partisans, la psychanalyse n’est pas objet de controverse, elle subi des attaques, des agressions, des campagnes de dénigrement ; elle fait face à des menaces et des dangers (aujourd’hui celui des sciences cognitives) ; elle n’a donc pas de contradicteurs, mais seulement des détracteurs et des ennemis dont les objections ne sont que l’expression de résistances à sa vérité… (Pour une analyse des dimensions sociale et idéologique de l’entreprise freudienne, voir Ernest Gellner, The Psychoanalytic Movement. The Cunning of Unreason (2d edition). London : Fontana Press, 1993).

10) Lettre à Fliess du 1er février 1900. The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess, 1887-1904. Translated and Edited by Jeffrey Moussaieff Masson. Cambridge : The Belknap Press of Harvard University Press, 1985, p. 398. (On the whole, I have noticed that you usually overestimate me greatly. […] For I am actually not at all a man of science, not an observer, not an experimenter, not a thinker. I am by temperament nothing but a conquistador – an adventurer, if you want it translated – with all the curiosity, daring, and tenacity characteristic of a man of this sort.)

11) Giovanni Papini, « A Visit to Freud ». In : Freud as We Knew Him, edited and introduced by Hendrik M. Ruitenbeek. Detroit : Wayne State University Press, 1973, p. 98-102. (Though I have the appearance of a scientist I was and am a poet and novelist. Psychoanalysis is no more than the interpretation of a literary vocation in terms of psychology and pathology. […] My books, in fact, more resemble works of imagination than treatises on pathology .)

12) « Studies on Hysteria », The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud. London : Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis, 1953-1974., vol. II, p. 160.

13) Frank Sulloway, Freud, Biologist of the Mind : Beyond the Psychoanalytic Legend. New York : Basic Books, 1979. (cité par Webster, op. cit., p. 238 : […] the expedient denial and refashioning of history has been an indispensable part of the psychoanalytic revolution. Perhaps more remarkable still is the degree to which the whole process of historical censorship, distortion, embellishment, and propaganda has been effected with the co-operation of psychoanalysts who would instantly proclaim such phenomena as ‘ neurotic ’ if they spotted them in anyone else.)

14) Voir Adolf Grünbaum, The Foundations of Psychoanalysis : A Philosophical Critique. Berkeley : University of California Press, 1984 ; Validation in The Clinical Theory of Psychoanalysis : A Study in the Philosophy of Psychoanalysis. Psychological Issues : Monograph 61. New York : Int. Univ. Press, 1993 ; Malcolm Macmillan, Freud Evaluated. Cambridge : The MIT Press, 1997.

15) Voir Edward Erwin, A Final Accounting. Philosophical and Empirical Issues in Freudian Psychology. Cambridge : The MIT Press, 1996.

16) Webster, op. cit., p. 438. (Freud made no substantial intellectual discoveries. He was the creator of a complex pseudo-science which should be recognised as one of the great follies of Western civilisation. In creating his particular pseudo-science, Freud developed an autocratic, anti-empirical intellectual style which has contributed immeasurably to the intellectual ills of our era. His original theoretical system, his habits of thought and his entire attitude to scientific research are so far removed from any responsible method of inquiry that no intellectual approach basing itself upon these is likely to endure.)

17) Erwin, op. cit., p. 292.

18) Voir Frederick Crews (and his critics), The Memory Wars. Freud’s Legacy in Dispute. New York : The New York Review of Books, 1995, p. 129-132.

19) « Analysis Terminable and Interminable ». Standard Edition, vol. XXIII, p. 209-253. Le « pessimisme » de Freud – particulièrement lisible ici –, que l’on attribue à son l’impitoyable lucidité, était une façon élégante de fuir le constat d’échec.

20) Serge Viderman, « La machine dé-formatrice ». In : Cahiers Confrontation, nº 3. Paris : Aubier, 1980, p. 37.

21) Conrad Stein, La mort d’Œdipe. Paris : Denoël, 1977, p. 231. Pour un tour édifiant dans les coulisses de la formation psychanalytique, voir J. M. Masson, Final Analysis. The Making and Unmaking of a Psychoanalyst. Reading : Addison-Wesley, 1990.

22) « Questions ouvertes ». Psychanalystes, nº 1, novembre 1981, p. 3-4.

23) Voir http://site.afis. free. fr/phpteissier/ (consulté le 1er août 2002).

24) Nombreux parmi les adeptes des « médecines » alternatives. Voir Henri Broch (http://www.unice.fr/zetetique/).

25) Allusion à l’ouvrage de François George, L’effet ’Yau de poêle. Paris : Hachette, 1979. Avec Lacan on monte de quelques degrés dans l’échelle du charlatanisme et de la malfaisance freudiens. Même sous la plume de son hagiographe, on a l’impression de lire les faits et gestes d’un hurluberlu pervers à tendances psychopathes (E. Roudinesco, Jacques Lacan, esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée. Paris : Fayard, 1993). François Perrier – patient, disciple et longtemps proche collaborateur – présente le personnage sous ce jour. Il évoque ainsi les risques que comportait le passage sur le divan du maître : « […] les autolysés de Lacan ont été enterrés à la sauvette. […] J’aurais aimé que Lacan publiât ses chiffres : c’est fou ce qu’on se suicidait chez lui ! » (Voyages extraordinaires en Translacanie. Paris : Lieu Commun, 1985, p. 19, 120).

26) Émule de Freud – dont elle partageait la conception délirante de la mémoire (voir Séminaire de psychanalyse d’enfants 2. Paris : Seuil, 1985, p. 167-172) – et de Mélanie Klein, cette illuminée célèbre – qui avait le sentiment de vivre entourée d’êtres invisibles (Autoportrait d’une psychanalyste. Paris : Seuil, 1989, p. 225) – croyait fermement que « le sujet s’incarne dans les premières cellules qui vont constituer un fœtus » (Séminaire de psychanalyse d’enfants. Paris : Seuil, 1982, p. 163), et soutenait qu’un enfant de quinze jours comprend ce qu’on lui dit (Le cas Dominique. Paris : Seuil, 1971, p. 198-199). Elle a, bien sûr, fait école. Bernard This accueille les femmes enceintes qu’il reçoit en consultation en disant “ Bonjour madame, bonjour bébé ” (voir Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien. Paris : Hachette, 1989, p. 33), Myriam Szejer pratique la psychanalyse de nourrissons (Libération, 21 octobre 1992), etc.

27) Outre l’ouvrage de Webster déjà cité, voir là-dessus Robert Wilcocks, Maelzel’s Chess Player : Sigmund Freud and the Rhetoric of Deceit. Lanham, MD : Rowan and Littlefield, 1994 ; Allen Esterson, Seductive Mirage : An Exploration of the Work of Sigmund Freud. Chicago : Open Court, 1993.

28) Voir Colin McGinn, Freud Under Analysis, The New York Review of Books, November 4, 1999, p. 20-24 ; ‘ Freud Under Analysis ’ : An Exchange. The New York Review of Books, February 24, 2000, p. 46-48.

29) Quoiqu’il semblait reconnaître l’inanité de ce genre de procédé (Female Sexuality. S. E., vol. XXI, p. 230), Freud ne s’en servait pas moins en toute occasion, parfois aussitôt après avoir dit pourquoi il ne le faudrait pas (On the History of the Psycho-Analytic Movement. S. E., vol. XIV, p. 49-50), et recommandait à ses disciples d’en faire autant (voir lettre à Jung du 1 janvier 1907, op. cit., p. 18).

30) Certains poussent l’incohérence vraiment loin. Pierre Fédida, par exemple, lors d’un échange avec la philosophe des sciences Joëlle Proust, affirmait qu’il ne se ferait pas « couper la tête pour défendre le concept de refoulement » (« La psychanalyse a-t-elle fait son temps ? », Le Monde des Débats, septembre 1999 p. 24-25). Ses propos trahissent une conception de la science aussi informée que celle de Pontalis, Green – anti-empiriste caricatural –, Roudinesco et tant d’autres. J’aurais voulu montrer cela, et aussi pourquoi le soutien épistémologique que beaucoup de psychanalystes pensent naïvement trouver chez Heisenberg, Kuhn ou Feyerabend est illusoire. Mais c’est partie remise.

31) Voir Jean-Bertrand Pontalis, « La psychanalyse en mouvement », Le Devoir, 18 août 1997, B 1.

32) Serge Viderman, loc. cit.

33) Dinitia Smith, “ What Would Freud Think ? ”. New York, March 31, 1986, p 38.

34) « La psychanalyse a-t-elle un avenir ? », La Presse, 5 septembre 1999, C 1.

35) Paris : Fayard, 1990

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