« Mais venons-en aux psychanalystes….:

« Mais venons-en aux psychanalystes: ils ont plus de sex-appeal que les astrologues. »  Bertolt Brecht, 1946

 Aldous Huxley, Nabokov, Cioran, J-P Sartre, Marguerite Yourcenar, Roger Caillois, et bien d’autres que j’oublie, ont tous dénoncé le freudisme. Le texte que vous aller lire ci-dessous, et qui ne manque pas de saveur, fut rédigé par un auteur engagé, Bertolt Brecht. Au regard des standards de l’époque (avant la mort de Staline, en 1953), on appréciera l’ironie ou le cynisme désabusé.

 Ce texte retranscrit par Jacques Bénesteau est extrait de :

Bertolt BRECHT : écrits sur la politique et la société. Paris, l’Arche, 1970. Trad. fr. Paul Dehem. Pages 234-235.  (en vente dans toutes les bonnes librairies).

 

Deux sciences

L’idéal national, la grande absence de plan qui résulte de la multiplicité impétueuse des plans individuels, s’éclipsant mutuellement, plonge le population dans une incertitude sans précédent. Deux hautes Facultés, d’astrologie et de psychanalyse, sont donc amenées à s’occuper de la nation.

Toutes deux opèrent comme on l’exige ici, sur une base scientifique, la première du reste davantage que la seconde. L’éventail des tarifs en astrologie est très ouvert, il y a des consultations coûteuses et d’autres qui ne le sont pas, les unes recherchées par les gens aisés, les autres par les nécessiteux. Les petits millionnaires, dit-on, ne feraient pas un pas sans en référer à l’astrologie ; quant aux gros, ils ne remuent même pas un doigt ni ne froncent le sourcil sans prendre avis. J’entends dire de bonne source que les astres sont moins favorables aux pauvres, mais ceux-ci ne le savent pas toujours, parce que les astrologues de leur catégorie sont moins bons. L’astrologie est la seule science qui fasse des prévisions politiques. Joseph Staline, quand il n’a que ses reins à soigner, a une année bénéfique devant lui, Roosevelt aussi aurait une année bénéfique devant lui, s’il n’était déjà mort. Parfois, les gens échangent la tutelle de l’astrologue contre celle du psychanalyste, ou inverse­ment ; néanmoins, il arrive rarement qu’un même patient soutienne à la fois les deux branches d’industrie. Ce n’est pas seulement à cause des frais, mais aussi parce qu’il est difficile de suivre deux guides en même temps. Ils sont aussi absolutistes l’un que l’autre et imposent à leurs fidèles des tâches qui les requièrent pleinement. La journée de huit heures n’existe pas. Mais venons-en aux psychanalystes : ils ont plus de sex-appeal que les astrologues.

Naturellement, cela ne veut pas dire qu’ils soient physiquement à la disposition de leur clientèle mâle ou femelle ; au contraire, on n’aura que des rapports spirituels avec eux, comme avec de jolis eunuques. La marchandise qu’ils vendent, c’est la compréhension. On les compare habituellement aux confesseurs de l’Eglise ; pour ma part, je croirais volontiers que le plaisir de traduire oralement ses émotions sexuelles est plus profond dans le confessionnal que sur le sofa du psychanalyste, parce que la conjonctions des extrêmes y est plus accentuée. La psychanalyse, il est vrai, procure un plaisir d’un autre genre, celui qu’on éprouve à dépenser un maximum d’argent pour sa propre personne. Il est notoire que les psychanalystes accordent une grande vertu à l’acte de payer. Le patient les prend au sérieux parce qu’il paye ; très au sérieux dès lors qu’il paye beaucoup. C’est ainsi que les esclaves les mieux rétribués de ce pays, les scénaristes, producteurs et acteurs de cinéma, trouvent dans la psychanalyse quelque chose qu’il peuvent enfin prendre au sérieux ; ils ressentiraient, qu’on le croit ou non, un véritable sentiment de vacuité quand, en rentrant du travail, ils retrouvent leurs piscines… Si les natures superficielles, tel que l’auteur de ces lignes, se moquent de la psychanalyse (c’est-à-dire de sa clientèle), c’est qu’elles ignorent où elles en sont elles-mêmes. Le même auteur s’est donc vu demander railleusement, dans une réunion mondaine, pourquoi à son avis il éprouvait le besoin de porter une veste boutonnée jusqu’en haut (sans cravate dès qu’il en avait la latitude) ; d’après les personnes présentes, il était plus que mûr pour la psychanalyse… Les psychanalystes ont un atout, c’est que la partie la plus pauvre de la population compte elle aussi une quantité immense de névrosés. Il est vrai que les névrosés disparaissent, à ce que j’entends dire, dès que le patient trouve un emploi. Le résultat est que le psychanalyste chôme quand le malade a du travail. Pour un pauvre, le problème est quasiment insoluble. S’il ne gagne rien, il a besoin du psychanalyste, mais il ne peut faire face à la dépense. S’il peut faire face à la dépense parce qu’il gagne quelque chose, il n’a plus besoin de la psychanalyse. Il y aurait bien une chose pour lui : elle consisterait à verser de cotisations à une caisse spéciale, tant qu’il a du travail, et cette caisse spéciale prendrait la cure en charge à partir du moment où il n’en aurait plus. Et n’importe quel astrologue peut lui prédire à coup sûr qu’il connaîtra à nouveau le chômage un jour ou l’autre :
c’est écrit dans les étoiles. (Date probable : 1946).

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