Raymond Tallis: L’Enterrement de Freud

L’Enterrement de Freud

Professeur Raymond C. Tallis © The Lancet (1996)

 

« Burying Freud » Lancet, (1996, march 9) Vol. 347: 669-671.

http://human-nature.com/freud/tallis.html

Version française de éric COULOMBE et Jacques Bénesteau

 

 

Un siècle s’est écoulé depuis que Freud entama la publication des travaux qui établirent sa réputation de scientifique, guérisseur et sage, l’un des principaux penseurs du 20ème siècle et comme « l’imagination dominante de notre époque », selon l’expression du critique littéraire freudien Harold Bloom (cité par Webster, p3, réf1). Bien que sa position de scientifique clinicien et de biologiste de l’esprit ait toujours été précaire, parmi ceux capables de juger la compétence scientifique, ses admirateurs ne furent en aucun cas limités aux profanes. En 1938, les secrétaires de la Société Royale lui firent signer leur charte officielle, « joignant ainsi sa signature à celles de Newton et de Darwin » (réf1, p430). Malgré une critique hostile dès le début —parfois motivée par un anti-sémitisme manifeste ou caché— la réputation de Freud s’est tout simplement amplifiée. Il fut, et demeure, plus célèbre que ses critiques, souvent présentés comme de simples détracteurs. Et pourtant, sa renommée reste profondément mystérieuse.

Esterson (réf2) pense que « l’accession de la psychanalyse à sa position dominante au vingtième siècle sera probablement regardée comme une des plus extraordinaires aberrations de l’histoire de la pensée occidentale ». Medawar (réf3) a exprimé un jugement similaire: « L’opinion gagne du terrain que la psychanalyse doctrinaire est le plus formidable abus de confiance intellectuelle du XXème siècle ; et un produit terminal également, quelque chose d’apparenté à un dinosaure ou à un zeppelin dans l’histoire des idées, une vaste structure d’un modèle radicalement mal conçu et sans postérité ».

La vague semble aujourd’hui se retourner contre Freud, alors que l’évaluation détaillée, systématique et requise depuis longtemps, de sa contribution à notre compréhension de la psychobiologie et de l’organisation de l’esprit humain, de la place de la raison et de la passion dans les affaires humaines et de l’étiologie et du traitement des maladies mentales, a été finalement entreprise. Le verdict est constamment négatif: comme scientifique, métapsychologue et diagnostiqueur de la société, Freud demeure un charlatan. Cette opinion n’a pas perturbé outre mesure les vrais partisans. Les théories de Freud, c’est notoire, possèdent un kit de survie intégré: le désaccord est considéré comme un symptôme de la résistance qu’elles prévoient, et l’opposition devient ainsi une preuve qui les confirme. La psychanalyse jouit dès lors de la capacité extraordinaire à se débarrasser de toute critique concluante.

L’historien américain Paul Robinson (cité par Webster réf1), affirmait déjà en 1993 que les critiques de Freud «  ne lui causeraient aucun dégât durable »: « Au mieux, elles ont retardé le processus inévitable par lequel il fera sa place légitime dans l’histoire intellectuelle comme un penseur de la première importance. En effet, les plus récentes études universitaires sur Freud suggèrent que la vague anti-freudienne ait déjà commencé à passer ».

À l’évidence, quiconque voudrait une fois pour toutes se débarrasser de Freud, fait face à un défi assez spécial. Un livre récent a relevé ce défi : « Why Freud was wrong » de Richard Webster, est non seulement un puissant travail de synthèse, englobant l’immense recherche récente qui a décousu les légendes entrelacées de la soi-disant science freudienne et de l’Homme Freud, mais place également la psychanalyse dans un contexte plus large qui nous permet de comprendre l’étiologie (j’emploie le mot intentionnellement) de la pensée et de son influence. Le résultat est une critique définitive dont il semble peu probable que la réputation de Freud et de la fausse science qu’il a inventée s’en remettent jamais. Freud a voulu, par dessus tout, être reconnu comme scientifique et en a notoirement voulu aux critiques aimables, telles celle d’Havelock Ellis qui suggérait que la psychanalyse était plus un art qu’une science. Grünbaum (réf4) a examiné les procédés de Freud et montré combien ils s’éloignent des méthodes qui ont prouvé leur efficacité pour parvenir à des résultats fiables, généralisables et concrètement utiles.

Prenons la découverte du complexe d’Oedipe. Pour Freud, ce refoulé était la clef de toutes les névroses; et la pierre angulaire de la pensée psychanalytique. Il fut postulé sur la base de données acquises durant sa période d’auto-analyse. La donnée cruciale (notez l’utilisation du singulier) était son souvenir d’un long voyage en train avec sa mère, alors qu’il avait 2 ans, pendant lequel, selon les comptes-rendus différents qu’il en donne, il l’a soit peut-être vue nue ou l’a en réalité vue ainsi, à la suite de quoi il a développé un désir sexuel à son égard. Quelques semaines après le recouvrement de ce quasi-souvenir, il concluait que l’amour sexuel masculin envers la mère était un événement universel de la première enfance. Ce saut énorme fut par la suite confirmé, prétendait Freud, par des observations directes sur des enfants, particulièrement lors d’analyses. Les données, cependant, sont remarquablement absentes. D’un simple fragment de souvenir brumeux, il avait créé un véritable écran de fumée. Ses rares histoires de cas qu’il est possible d’évaluer sont infirmées, à l’évidence, par des errances de méthode. Esterson (réf2) montre comment, à maintes reprises, Freud emmêlait ses propres suppositions sur ce qui se passait dans l’inconscient de ses patients avec le compte-rendu ultérieur de leurs souvenirs et comment, à la longue, il en venait à représenter une version épousant la sienne. Il est dès lors peu surprenant que, tel un étudiant en première année de médecine ou un hypocondriaque établissant des diagnostics, Freud ait constaté que tout ce dont il se rappelait de ses consultations pouvait confirmer ses théories. Cette circularité, par laquelle la théorie créait des faits validant automatiquement la théorie, aurait dû être évidente à quiconque lisait ses publications, mais bien peu l’ont remarqué. Seuls ses disciples, qui ont été suffisamment fervents pour lire les premiers articles cliniques de Freud, et les livres dans lesquels il a présenté son travail à un public plus large, ont malhonnêtement suggéré plusieurs ’’preuves indépendantes’’ corroborant son travail. «Les applications de l’analyse», disait-il à ses disciples en toute inconscience, «deviennent toujours autant de confirmations» (citées dans réf2, p246). Pendant la psychanalyse, affirme Freud, « le médecin fournit toujours à son patient… les idées conscientes anticipées [Erwartungsvorstellungen] grâce auxquelles il se retrouve en position d’identifier et de saisir le matériel inconscient ». (Standard Edition 10:104, cité dans réf2)

Mais il est dans la nature de la psychanalyse que l’expérience analytique soit fortement influencée par les attentes subjectives du médecin qui fournit les idées espérées. Le malheur survient pour la personne en analyse si il (ou plus souvent, elle) ne coopère pas. Freud a décrit ses méthodes inquisitoriales brutales avec une sincérité extraordinaire: « Le travail [de la thérapie] en vient toujours à s’interrompre et ils maintiennent que, cette fois, rien ne leur est venu à l’esprit. Nous ne devons pas croire ce qu’ils disent, nous devons toujours assumer, et leur dire aussi qu’ils dissimulent encore quelque chose… Nous devons insister sur ce point, nous devons conserver la pression et nous montrer intraitables, pour qu’enfin on ne nous dise vraiment quelque chose… Il y a également des cas dans lesquels les patients tentent de renier [le souvenir] même après son retour. “Quelque chose m’est revenu maintenant, mais vous le mettez évidemment dans ma tête”… Dans tous ces cas, je reste résolument ferme. J’explique au patient que [ces distinctions] ne sont seulement que les formes de sa résistance et des prétextes qu’elle soulève contre la reproduction de ce souvenir particulier, que nous devons identifier en dépit de tout ça ». (réf5)

Il n’est pas surprenant que cette approche qui s’assimile au viol de l’esprit sous les formes d’un témoignage illusoire, ait conduit à des erreurs diagnostiques catastrophiques. Une petite fille, dont Freud avait traité les douleurs abdominales comme un cas d’hystérie «indiscutable», est morte d’un lymphome abdominal deux mois après qu’il l’ait affirmée guérie. Il s’est vigoureusement défendu, prétendant avoir traité d’une manière satisfaisante l’hystérie (qui, disait-il, “avait utilisé la tumeur comme cause provocante”). Tels furent les moyens par lesquels Freud a créé le corpus infime de ses données empiriques sur lesquelles il a érigé —telle une pyramide inversée— son énorme édifice théorique. Dans son étude novatrice, Thornton (6) a montré comment, au temps de ses découvertes fondamentales, Freud s’était éloigné de la science de son époque, à laquelle il avait été formé. Ses théories étaient de manière décisive influencées par la Naturphilosophie [allemande] —c’est particulièrement évident dans son Esquisse d’une psychologie scientifique réf7—, pseudo-scientifique et obsolète, par les folles notions numérologiques et les fantaisies mystiques de Wilhelm Fliess —que Freud a décrit tour à tour tel ’’un Kepler de la biologie’’ et comme son Messie, et de qui il a tiré l’idée de la sexualité infantile— et par sa propre cocaïnomanie. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles il a fallu si longtemps avant de reconnaître enfin en Freud «un scientifique du culte de l’avion-cargo» —[« a cargo cult scientist », pour reprendre l’expression de Feynman, réf8, et Note*—, qui était plus proche de L. Ron Hubbard que de Einstein. Sa maîtrise de la rhétorique de la science pour asseoir son ’’conte de fée scientifique’’ a été brillamment examinée par le critique littéraire Robert Wilcocks (réf9). Les racines fliessiennes de la pensée freudienne ont été longtemps supprimées par les gardiens du tombeau contrôlant les archives (réfs 10, 11). Le recyclage continuel d’une poignée de prétendus cas-types a créé l’illusion d’une base de données clinique énorme.

Ensuite, il y eut la réputation de Freud l’Homme. Freud, a constaté George Steiner, était « un narrateur doué et un créateur de mythes » (cité dans réf1, p7). La plus importante de ces légendes fut celle d’un chercheur de vérité, désintéressé, un homme d’une intégrité de granit, tout à fait incapable de fraude ou même d’aveuglement. Ce mythe n’a pas résisté à l’examen minutieux. La révélation par Thornton (réf6) du premier épisode concernant la cocaïne lui porta un coup fatal. Freud, en quête désespérée d’une gloire universitaire, avait prétendu avoir trouvé le remède contre l’assuétude à la morphine: lui substituer la cocaïne qui, affirmait-il, ne provoquait pas de dépendance. Il a laissé publier son article, alors même qu’il savait que son cas unique, un ami proche, était devenu un cocaïnomane désespéré. L’habitude de prétendre ses thérapies universellement applicables en se fondant sur des présentations tendancieuses de cas uniques venait d’être établie.

Webster (réf1) s’inspire du portrait, dressé par Thornton (réf6), de cet homme impitoyablement ambitieux, clinicien brutal, insensible et sans scrupules, tout à fait impénitent face à ses bévues diagnostiques épouvantables dont il était conscient, suprême manipulateur de ses amis et collègues, dans sa recherche continuelle de la promotion. Ce portrait convaincant, terrifiant et inoubliable, solidement bâti sur des preuves documentaires, est plutôt discordant avec celui des complices vivants et des hagiographies (notamment celle de l’obséquieux Ernest Jones réf2).

La pure extravagance des idées de Freud fut éclipsée par sa prose merveilleuse, qui leur a donné le vernis de la clarté, et une impression de fatalité. La plupart des illuminés écrivent mal. Mais ici la chimère s’est manifestée sous un angle inattendu: telle la vraie science, la théorie analytique était difficile, technique, inflexible et contraire au sens commun. Son travail semblait, à première vue, offrir également une libération —de la pruderie, de l’hypocrisie et de l’oppressante religion institutionnelle, dont le fondateur a donné une interprétation laïque qui la remettait à sa place en tant qu’expression déformée des désirs humains. Et, bien que sa vision de l’humanité ne l’ait pas seulement diminuée, mais également appauvrie, elle fut richement élaborée et merveilleusement exprimée. Freud avait une imagination débridée (alimentée par la cocaïne durant les années cruciales) et une merveilleuse capacité à connecter les extrémités les plus distantes de son monde intellectuel —pour relier, comme l’a dit Webster, «l’anatomie sexuelle des oiseaux préhistoriques à l’entêtement des enfants de 2 ans et l’évolution organique des crocodiles à la bassesse des aristocrates Viennois». Ainsi, notre représentation du travail de Freud, et notre perception de l’image de cet homme, ont peu à peu construit l’image d’un scientifique clinicien inébranlable qui a vu des choses qui échappèrent à tous les autres, et à l’idée qu’il eut le courage de parler des vérités inexprimables de l’humanité.

Ensuite, il y eut un attrait pour le mouvement qu’il avait fondé. Selon Gellner (réf13), les théories de Freud nous charmaient parce qu’elles semblaient issues de la médecine clinique objective, tout en répondant simultanément aux aspirations persistantes en faveur d’une ère laïque: « Freud n’a pas découvert l’inconscient, mais l’a doté d’un rituel et d’une église » — amalgamant ainsi le sarrau du psychiatre et la soutane. Son église fut « animée par un clergé très soigné qui promettait un nouveau genre de salut »(réf13) et fut incorporée dans un regroupement aux règles strictes. Le premier mouvement psychanalytique fut surtout une fraternité gnostique. Comme le déclare Strachey (cité par Malcolm réf14), les nouvelles recrues n’avaient besoin d’aucune autre qualification qu’une analyse avec Freud ou l’un de ses disciples approuvés —un procédé qui combinait le rituel de la confession avec l’imposition des mains.

Les gens commencent à réaliser le coût de la thérapie verbale que Freud a forgée et commercialisée. La critique selon laquelle la psychanalyse coûte cher et est inefficace a cédé la place à l’accusation plus grave qu’elle est souvent dangereuse et destructrice. Les psychanalystes ont fréquemment imité leur maître en attribuant à des causes psychologiques des maladies sérieuses qui ont des origines organiques, avec souvent des conséquences fatales. Même là où ils ne sont pas médicalement incompétents, leurs idées bizarres rendent souvent confus, et minent encore plus, des individus désespérément vulnérables.

Peu de psychanalystes sont aussi ouvertement psychopathes que Lacan, le disciple français le plus éminent de Freud (réfs 15, 16), mais plusieurs n’hésitent pas à manipuler les affections et la foi de leurs clients pour recourir, encore, à leurs lucratifs remèdes de charlatan. La capacité jadis unique de Freud de suggérer à ses patients les faits exacts qu’il exigeait pour soutenir et réaliser ses théories fantaisistes, renforcée par son aura de sagesse, est maintenant disséminée parmi des centaines de milliers de disciples qui ne sont peut-être pas des psychanalystes, mais qui ont tiré de ses théories la croyance en l’importance centrale de certains types de souvenirs refoulés et à leur accès privilégié par le thérapeute. L’étendue des dégâts est récemment devenue évidente aux Etats-Unis, où, selon Crews (réf5), on a estimé que 1.000.000 de familles, depuis 1988, ont été touchées par des accusations d’abus sexuel inspirées par des thérapeutes qui les auraient soi-disant découverts en réveillant des souvenirs refoulés. Il y a des ironies particulièrement amères ici. Pendant ce siècle, comme l’indique Webster (réf1), nombres de femmes ont souffert immensément de l’orthodoxie psychanalytique, qui interprétait les épisodes réels d’abus sexuel comme des fantaisies œdipiennes. Aujourd’hui, le thérapeute omniscient arrive à persuader des individus qu’ils ont subi un abus sexuel pour lequel ils n’ont aucun souvenir. Le travail spéculatif irresponsable des thérapeutes du soi-disant souvenir résurgent porte atteinte non seulement à ceux qui n’ont pas été sexuellement abusés, mais menace aussi de discréditer le témoignage de ceux qui l’ont vraiment été. L’annulation arrogante du témoignage des gens ordinaires est partagée à la fois par le thérapeute freudien —qui dénie le véritable abus sexuel—, et par le thérapeute du souvenir refoulé qui allègue un abus sexuel dont la victime ne se souvient pas.

Les fanatiques ne seront probablement pas impressionnés par les arguments montrant que la théorie du refoulement est à la fois inutile et incohérente. Quand les disciples de Freud parlent de l’inconscient, souvent ils invoquent simplement des choses dont nous avons conscience, mais dont nous ne prenons pas encore conscience de façon réfléchie. Conformément à leurs propres théories, ils ne doivent pas, bien sûr, fusionner ces éléments: l’inconscient est supposé composé d’éléments psychiques qui ont été activement refoulés, plutôt que d’avoir atteint la conscience. Mais cette notion centrale de répression active est incohérente. Comme l’indique Sartre (réf18), l’inconscient doit savoir ce qui doit être réprimé pour (activement) le réprimer; il doit aussi savoir qu’il s’agit de matériel honteux approprié pour la répression. Si, cependant, il connaît ces deux éléments, il est difficile de comprendre comment il peut éviter d’en être conscient. La seule façon de résoudre l’impasse serait de réduire la répression à une distraction, et cela saperait le principe freudien fondamental que la répression est active et ciblée, à la différence de la simple distraction. L’importance du livre de Webster tient non seulement dans sa revue de la littérature, primaire et secondaire, ni dans sa prose merveilleusement lucide et pleine d’esprit, mais dans la pénétration de sa compréhension de l’homme et de son influence. Webster est aussi un conteur brillant. Son compte-rendu des premiers jours du mouvement —les schismes entretenus dans l’irrationalité, et le caractère vindicatif des guerres confessionnelles, les amours qui s’abîment dans les haines, la paranoïa, l’usage impropre de jugement ‘‘clinique’’ pour discréditer les ennemis, l’utilisation d’insulte personnelle et la diabolisation à outrance pour marquer la dissension réfléchie —fascine tout à fait. Et il ne perd jamais de vue les thèmes fondamentaux: les fantaisies messianiques de Freud, son rêve perpétuel, comme il l’expose lui-même, « d’ouvrir tous les secrets avec une seule clef », son insécurité profonde, sa soif intense de reconnaissance et les fondements théologique et biogénétique de sa pensée.

 

L’étude de Richard Webster nous donne la culture d’un siècle où Sigmund Freud peut être situé, et un point de vue pour le saisir. Webster montre comment, malgré sa rhétorique biologique, Freud, imprégné d’un ascétisme judéo-chrétien puritain qui se débarrasse du corps, appartient résolument à une structure gnostique et manichéenne. Freud « ne sexualise pas tant le royaume de l’intellect qu’il intellectualise le royaume de la sexualité » — en le réduisant à des catégories abstraites et en séparant ainsi l’esprit propre du corps sale, puis élevant l’Homme au-dessus de la Nature, en favorisant l’abstraction sur l’incarnation. Webster suscite la controverse avec sa « tentative tragique et vouée à l’échec de reconstituer au plan intellectuel une identité des sens qui fut crucifiée au niveau du corps vivant et spontané » mais offre le début d’un cadre alternatif, darwinien, pour comprendre l’humanité. Il représente un défi merveilleux pour ceux, y compris moi-même, pour lesquels la pensée néo-darwinienne échoue de manière éclatante à rendre compte des caractéristiques distinctives de l’humanité (réf19).

 

Même quand on a démontré que la psychanalyse est définitivement mal conçue —comme traitement de base, comme théorie de la nature humaine, comme moyen de penser la société et le monde— il demeure difficile de se débarrasser du sentiment vague qu’elle devait avoir un genre de validité spéciale, ne fusse-ce que parce qu’elle a toujours été là, en nous, avec ses explications fourre-tout, depuis que la première est apparue à la conscience réfléchie. Après le livre de Richard Webster, nous voyons que, non seulement la psychanalyse est sans aucune valeur, mais que nous devons aussi nous réveiller et en sortir:

Why Freud was wrong —biographie à la fois capitale au plan intellectuel, et contribution de premier ordre à l’histoire spirituelle de notre époque— est libératrice.

En la fin du 20ème siècle, Richard Webster a soulevé l’incubateur que Freud avait placé, au commencement du siècle précédant, sur les esprits de tous ceux qui réfléchissent à leur propre, et humaine, nature.

 

 

Références

  1. Webster, R. Why Freud was wrong: sin, science and psychoanalysis London: Harper Collins, 1995. [Trad. Fr. Webster, R. Le Freud Inconnu. Editions Exergues.]
  2. Esterson A. Seductive mirage: an exploration of the work of Sigmund Freud Chicago and La Salle, Illinois: Open Court Books, 1993: 254.
  3. Medawar PB. Victims of psychiatry. New York Review of Books1975; Jan 23: 17 [rep. in Peter MEDAWAR : Pluto’s Republic (Oxford UP)]
  4. Grünbaum A. The foundations of psychoanalysis: a philosophical critique Berkeley: University of California Press, 1984. [Trad. Fr. Les Fondements de la Psychanalyse. Paris, Presses Universitaires de France (Édition française revue et augmentée par l’auteur).]
  5. STANDARD EDITION of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud. London, The Hogarth Press. 1953-1974. Vol. 2: 279-80, quoted in Crews F. The revenge of the repressed The New York Review of Books, part I, Nov 17, 1994: 54-60; part II, Dec 1, 1994: 49-58.
  6. Thornton E M. 1895— Freud and cocaine: the Freudian fallacy. London: Blond and Briggs, 1983.
  7. FREUD (S) 1895 [publ. 1950] —Project for scientific psychology. in: Marie Bonaparte, Anna Freud, Ernst Kris. The origins of psychoanalysis. Translated by Mosbacher E, Strachey J. London. STANDARD EDITION of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud. London, The Hogarth Press. 1953-1974 : Vol.1, pp. 281-397. FREUD (S) 1895—Entwurf einer Psychologie. Gesammelte Werke Nachtragsband: Texte aus den Jahren 1885-1938. Frankfurt: Fischer, 1987. pp.387-477. FREUD (S), Esquisse d’une psychologie scientifique. in S. Freud: La naissance de la psychanalyse. P.U.F. 1969: pp.307-396.
  8. Feynman R. Cargo cult science. [in: Surely you’re joking Mr. Feynman! London: Unwin Paperbacks, 1985.]
  9. Wilcocks (Robert). Maelzel’s chess player: Sigmund Freud and the rhetoric of deceit. Maryland: Rowman and Littlefield, 1994.
  10. Masson J. The assault on truth: Freud’s suppression of the: seduction theory. New York: Viking-Penguin, 1985.
  11. Malcolm J. In the Freud archives. New York: Vintage Books, 1984.
  12. Jones E. Sigmund Freud: life and works, 3 vols. London: Hogarth Press, 1953-57. [Trad. Fr. JONES (Ernest) 1953-1957. La vie et l’œuvre de Sigmund Freud. Presses Universitaires de France. 1958 (vol. 1) 1961 (vol. 2) 1969 (vol. 3).]
  13. Gellner E. The psychoanalytic movement. London: Paladin, 1985. [Trad. Fr. GELLNER (E.) La Ruse de la déraison: le mouvement Psychanalytique. Presses Universitaires de France. 1990.]
  14. Malcolm J. Psychoanalysis: the impossible profession. London: Pan, 1982.
  15. Tallis R The strange case of Jacques L PNRev 1987; 14: 23- 26
  16. Roudinesco E. Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée. Paris: Fayard, 1993.
  17. Chapman A H, Chapman-Santana M. Is it possible to have an unconscious thought? Lancet 1994; 344: 1752- 53.
  18. Sartre J-P. Doing and having: existential psychoanalysis In: Being and nothingness, translated by Barnes H. London: Methuen, 1957: 557-75
  19. Tallis R. The explicit animal London: Macmillan, 1991.

 

Raymond C Tallis (FRCP) Department of Geriatric Medicine, Hope Hospital, Salford M6 8HD, UK

 

****************

Note* Dans les mers du Sud, un peuple rend un culte à l’avion-cargo. Durant la guerre, ils ont vu des avions apporter des tas de bonnes choses et veulent que le même phénomène se reproduise aujourd’hui. Alors, ils se sont organisés pour construire des pistes d’atterrissage, ont mis des feux le long des pistes, érigé une hutte en bois pour qu’un homme s’y asseye, avec deux morceaux de bois en guise de casque d’écoute et des tiges de bambou tenant lieu d’antennes — c’est le contrôleur aérien — et ils attendent que les avions atterrissent. Ils font tout comme il faut. La mise en scène est parfaite. Ça ressemble exactement à ce que c’était autrefois. Mais ça ne marche pas. Aucun avion n’atterrit. Alors je qualifie ceci de science du culte de l’avion-cargo, car ils suivent toutes les règles apparentes et les manières de faire de la recherche scientifique, mais il leur manque l’essentiel, puisque les avions n’atterrissent pas. Maintenant il m’incombe, bien sûr, de vous dire ce qu’il manque. Mais ce serait presque aussi difficile que d’expliquer aux insulaires des mers du Sud comment ils doivent modifier leur système pour en obtenir quelque richesse. Ce n’est pas aussi simple que de leur dire comment améliorer la forme des écouteurs. Mais je remarque qu’il manque généralement une caractéristique dans la science du culte de l’avion-cargo. C’est l’idée que tous nous espérons que vous avez appris en étudiant la science à l’école — nous ne disons jamais explicitement ce que c’est, mais espérons juste que vous la saisissiez grâce à tous les exemples de recherche scientifique. Il est donc intéressant de la faire ressortir ici et d’en parler ouvertement. C’est une sorte d’intégrité scientifique, un principe de pensée scientifique qui correspond à un genre d’honnêteté totale — une sorte d’attitude de retenue. Par exemple, si vous faites une expérience, vous devriez dire tout ce que vous pensez qui pourrait la rendre invalide — pas seulement ce que vous pensez qui la rend juste: les autres causes qui pourraient possiblement expliquer vos résultats; les choses auxquelles vous avez pensé et que vous avez éliminées à l’aide d’une autre expérience et comment elles fonctionnent — pour s’assurer que les autres chercheurs puissent dire qu’elles ont été réfutées. Vous devez fournir les détails qui pourraient jeter le doute sur votre interprétation, si vous les connaissez. Vous devez faire de votre mieux — si vous savez que quelque chose est faux, ou peut être faux — pour l’expliquer. Si vous élaborez une théorie, par exemple, et en faites la publicité, ou la diffusez, alors vous devez également déposer tous les faits qui ne sont pas en accord avec elle, aussi bien que ceux qui s’accordent avec elle. Il y a aussi un problème plus subtil. Quand vous avez mis plusieurs idées ensemble pour construire une théorie complexe, vous voulez vous assurer, en expliquant ce à quoi elle s’applique, que ces choses auxquelles elle s’applique ne sont pas seulement celles qui vous ont donné l’idée de la théorie; mais que la théorie finale fasse apparaître autre chose d’exact, en plus.

En somme, l’idée est de donner toute l’information afin d’aider les autres à juger de la valeur de votre contribution, et non pas seulement l’information qui dirige le jugement dans une direction particulière ou dans une autre.

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